Wonder Woman : un cœur de révolutionnaire sous une armure de pin-up

Sur les légères mais solides épaules de Wonder Woman reposaient des attentes titanesques : sauver la franchise DC (Superman, Batman et les autres), prouver qu’une super-héroïne a la capacité d’attirer les foules, réfuter l’adage hollywoodien toxique qui s’inquiète de confier de trop gros budgets à des réalisatrices, assouvir des décennies de fantasmes féministes cinéphiles. Loin de s’effondrer sous le poids de ses responsabilités, le film de Patty Jenkins connaît un succès qui dépasse toutes les attentes, même celles de son studio.

N’en déplaise à ceux qui restent insensibles aux justiciers masqués en collants, la sortie de Wonder Woman était éminemment importante pour toute l’industrie cinématographique, voire pour l’avenir de la culture populaire mondiale. La faute à une triste réalité : mettre enfin une femme au premier plan d’un film de super-héros et confier les quelques 150 millions de dollars de son budget à une autre femme, Patty Jenkins, est encore vu en 2017 comme un acte de courage. L’archaïsme des pratiques hollywoodiennes fait de ce film le point critique, la bascule qui peut ouvrir tout grand les portes des blockbusters à la diversité ! Une diversité qui a heureusement commencé à se faire sentir dans le choix des personnages clefs des récits épiques de ce jeune XXIème siècle mais qui peine à toucher le cercle des auteurs, des réalisateurs et des sujets qu’ils peuvent aborder. Or, on souhaite à nos enfants et à nos petits-enfants de grandir avec une idée plus large et protéiforme du “héros”: dans son sexe, sa couleur, mais aussi la cause qu’il défend. Wonder Woman, créée par trois féministes enragés comme une œuvre militante au début des années 1940*, était l’héroïne idéale pour ouvrir les vannes. Cependant, entre un public encore mal habitué à s‘investir dans des personnages féminins, une critique remontée contre les films de DC et des cinéphiles fatigués des super-héros en général, il y avait de quoi s’inquiéter.

Heureusement pour nous tout.e.s, le film a surpassé toutes les prévisions de succès, quitte à prendre son studio de court qui a du improviser l’annonce d’un second film, entre temps en développement, dont Patty Jenkins sera aussi à la tête. En France, la réussite est honorable avec près de 2 millions d’entrées en  cinq semaines. Cependant, à titre comparatif, le cinquième Pirate des Caraïbes avait dépassé les 3 millions en autant de jours, de quoi ranger la bouteille de Champagne. Pourtant, aux États-Unis, les journalistes inondent Internet d’articles clamant la disparition imminente du Boy’s Club des réalisateurs de blockbusters. Car le film a relevé un autre défi que sa simple réussite financière en devançant les recettes des prédécesseurs de la franchise : il a changé l’image du DC Extended Universe. Il a été encensé par les critiques et défendu par le public comme aucun des autres poulains de Warner. Le site rottentomatoes, agrégateur de critiques professionnelles et d’opinions d’amateurs lui donne un taux de 92 % de satisfaction, bien au-dessus des scores de ses grand frères (Man of Steel – 55% ; Batman Vs. Superman – 27% ; Suicide Squad – 25%). Après 21 ans de développement, Wonder Woman, déesse guerrière de l’amour, n’a pas simplement sauvé le futur des femmes dans la sphère des films grand public mais bien réussi à sortir tous ses petits copains du marasme créatif dans lequel ils s’étaient embourbés. Ce succès public et commercial est important pour la cause industrielle, mais le film mérite qu’on s’arrête sur ses qualités intrinsèques. Des qualités souvent éclipsées par une trop forte adhésion du grand public, comme si la popularité et la sophistication étaient mutuellement exclusives.

WOW ! It’s a bird… it’s a plane… Non ! C’est un vrai film !

À force de s’inquiéter du box office, des angoisses existentielles des fans de comics et des questions de représentation devant et derrière la caméra, on en viendrait à oublier le principal : Le Cinéma. Or WW réussi là où d’autres ont échoué, il se suffit à lui-même. Les origines de Diana, Wonder Woman en devenir, viennent bien entendu s’inscrire dans l’histoire plus large de l’Univers, dont nous découvrirons la suite en novembre, mais il n’est pas nécessaire de maîtriser les codes du genre pour comprendre sa quête et tomber irrémédiablement sous son charme.

Loin de nous l’idée de reprocher aux films de super-héros d’être interconnectés, mais si WW tire son épingle du jeu ce n’est pas simplement parce qu’il est protégé de ses liens avec les autres, c’est parce qu’il ose traiter pleinement de son sujet : la désillusion d’une guerrière face à la réalité humaine de la guerre. Une désillusion décisive dans la construction de sa vision du monde et de sa mission.

Selon la légende, Wonder Woman a rejoint les hommes pour se battre pour la paix, la justice et les droits des femmes. Le premier de ces combats, Diana, fille de la reine des Amazones, en comprend les réels enjeux ici. Pour sauver les hommes de l’influence d’Ares, dieu de la guerre, elle va traverser l’Europe de la Première Guerre mondiale. Une quête initiatique où le triomphe est rare mais où la négociation entre le bien et le possible est fréquente. Une leçon de vie dans un décor de fin du monde. Dans une habile entorse à l’histoire d’origine (située en 1941, date de sa parution), le film accomplit deux tâches essentielles : il se différencie du premier Captain America, et enraye le discours héroïque attendu. Contrairement à la seconde, la Première Guerre mondiale ne bénéficie pas de la réputation d’avoir été une guerre juste. La Grande Guerre reste un siècle plus tard synonyme d’horreur, et c’est bien cela que le film s’attèle à démontrer. Dans WW, les compagnons de fortune de Diana ont tous soufferts de la guerre : victimes, traumatisés, corrompus, dépossédés, désillusionnés. La déesse qui les accompagne, et qui va devenir Wonder Woman devant leurs yeux, ne va pas les éblouir par sa force physique, mais par la puissance de sa compassion. Elle ne va pas leur apprendre à se battre, elle va leur rendre leur humanité et les pousser à désirer la paix.

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ZOOM ! Patty Jenkins à la rescousse !

À se demander si ce n’était pas le propos maladroitement défendu par les autres films DC : un écœurement des conflits stériles, poussé à son paroxysme avec la confrontation entre Superman et Batman. Ce n’est pas pour rien qu’une série d’articles annoncent depuis quelques semaines que la sortie de WW  a rendu Batman Vs. Superman : Dawn of Justice meilleur.

Jenkins se distingue aussi car elle s’autorise une franchise visuelle épatante pour peindre la Grande Guerre et cela malgré la présence nécessaire des marottes esthétiques de Zack Snyder, grand patron de l’univers DC. Par un choix lourd de sens, elle s’écarte d’ailleurs complètement du cahier des charges au début du film, où l’on découvre l’Île des Amazones éclatante de soleil. Démonstration organique de la responsabilité des hommes (humains, mâles ? Le film joue intelligemment l’ambiguïté) quant à la noirceur de notre monde. Diana condamne d’ailleurs immédiatement la vue de Londres comme “hideuse”… une opinion que certains appliquent volontiers au style Snyder.

Quand la réalisatrice choisit de se plier à la charte esthétique de l’univers, elle arrive souvent à transcender des effets, jugés lourds et un peu grossiers par le passé, en justifiant leur gravité soudaine par le poids du propos, de la scène, du moment. Jenkins donne aussi un sens original à certains maniérismes éculés ; ainsi les ralentis peu élégants deviennent tout à coup jubilatoires quand ils s’arrêtent sur de nouvelles images iconiques de femmes guerrières et contribuent à la création d’une imagerie héroïque féminine moderne. On se souviendra longtemps de la vue de Robin Wright, notre Princess Bride à tous, s’élever dans les airs pour décocher trois flèches d’un coup. La place que prennent les scènes d’action acquiert aussi une toute autre force symbolique quand elles s’intéressent aux pratiques de combats des Amazones jouant de leur agilité, de leur athlétisme et de leur souplesse. Leurs mouvements font échos à des pratiques sportives féminines comme le ballet ou la gymnastique souvent injustement déconsidérées : elles se battent réellement “comme des filles” et leur jeux de jambes rendent aussi le choix vestimentaire de la jupette enfin inattaquable. Autant de signaux apparents de la forme que prend dans ce film le propos féministe assumé des auteurs. Ils subvertissent, décalent, transforment la donne en profondeur. Ils changent les facteurs de l’équation pour peindre une réalité où l’indépendance des femmes n’est pas discutable.


Féminisme es-tu là ? Ah… pardon on ne t’avait pas reconnu dans ton costume. OUPS !

Certains accusent pourtant  le film d’ignorer la question des femmes. Si Diana ne s’indigne jamais du traitement des femmes dans le Londres de 1918, c’est parce qu’elle n’a pas les moyens de réaliser l’étendue du désastre. Elle n’a aucun modèle de référence pour reconnaître les signes d’une oppression systémique. Elle en est tout autant incapable une fois sur le front, puisqu’à l’exception de son partenaire romantique, elle n’a affaire qu’à des hommes également victimes d’une forme d’oppression institutionnalisée : un marocain, un amérindien, un écossais souffrant de stress post-traumatique. Ce choix, frustrant pour certain.e.s, dénote en réalité d’une approche finalement très rafraîchissante.

Le propos militant est tout entier incarné par notre héroïne, et doit beaucoup à l’interprétation confondante de magnétisme de Gal Gadot qui parvient à donner vie au paradoxe inhérent au personnage de Wonder Woman, une guerrière qui se bat pour la paix. Avec un parfait mélange de vulnérabilité et de force, elle nous fait ressentir sa naïveté, son émotivité mais aussi une droiture et un engagement inébranlables. Une multiplicité que le personnage tient justement de son éducation. On ne lui a jamais appris que sa sensibilité était un signe de faiblesse, la confirmation d’un manque de force ou la condamnation à une absence de légitimité. La féminité n’a pas été pour elle le sceau de sa minorité, elle n’en n’a donc pas peur. Elle n’a pas à se protéger de la contamination de son image par des attitudes qui trahiraient son appartenance au sexe faible. Elle s’émerveille ainsi pour notre plus grand plaisir devant un bébé, une glace à la vanille ou un flocon de neige. Elle a aussi le droit à des sentiments, à une sexualité et elle peut se tromper d’ennemi sans perdre sa crédibilité.

C’est la déclaration féministe la plus éclatante du film : Wonder Woman ne revendique pas le droit des femmes à la force mais à la complexité

C’est la déclaration féministe la plus éclatante du film : Wonder Woman ne revendique pas le droit des femmes à la force mais à la complexité, un droit inaliénable dont Diana use à chaque instant et qui est entériné par le regard que portent sur elle les hommes qui l’entourent. Steve Trevor, son amoureux traditionnel, campé ici par Chris Pine, qu’on a rarement vu si juste, si retenu, si touchant, ne nous fait jamais l’insulte d’être abasourdi par la puissance des femmes. Il attend que Diana fasse preuve de talents réellement extraordinaires pour écarquiller les yeux et, là encore, il est bien trop occupé à la suivre, à la soutenir, à combattre les méchants à ses côtés pour perdre son temps à tomber en pâmoison. Leur relation n’est jamais anodine, elle personnifie le tiraillement entre une série d’oppositions : l’antique et le moderne, l’Europe et l’Amérique, la paix et la guerre, la conviction et le cynisme, en évitant pourtant le clivage classique féminin/masculin. Si Steve fait parfois preuve d’arrogance et tente d’entraver les actions de Diana qu’il juge problématiques, ce n’est jamais dans un esprit de compétition, dans un désir de domination ou dans l’expression d’un complexe d’infériorité. Il n’y a pas, chez nos héros, de guerre des sexes et, si cela semble presque trop utopiste, ce n’est pas innocent dans le propos plus large du film qui est de condamner la guerre en général. On est finalement soulagé que l’activisme social de WW soit sous-jacent et nous épargne des scènes tapageuses avec des hommes impressionnés par la force d’une femme au bénéfice de multiples messages codés, subversifs et puissants.

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BAM ! Un vrai super-héros n’a pas peur de l’amour

Malgré les accolades, on a reproché à la dernière partie du film, que nous évoquerons sans trop la déflorer, de souffrir cruellement de la maladie de son genre : trop d’effets spéciaux pour peu d’humanité. Une bataille finale presque grotesque, matinée de fonds vert et d’effets visuels élevés en ordinateur. Pourtant, quand on y regarde de plus près, ce traitement surnaturel est à l’image du conflit qui se joue sous nos yeux. Durant cette dernière confrontation, Diana renonce aux mythes de son enfance pour trouver la source de son engagement d’adulte. Dans un instant de révélation qui pourrait sembler maladroitement dialogué, elle finit de s’affirmer en clamant sa croyance en l’amour. L’amour au-dessus de la haine, au-dessus de la peur, au-dessus de la guerre. On pourrait balayer de la main ce sentiment pour sa naïveté, sa simplicité, sa kitchitude, mais ce serait oublier sa plus grande qualité : la bravoure.

Il est bien difficile d’aimer par les temps qui courent, surtout son prochain, surtout sans garantie de happy ending. Diana, fille des Amazones, qui n’a jamais pensé à avoir honte de sa féminité, avance en toute simplicité une valeur traditionnellement féminine sans que cela soit réducteur. En choisissant de se battre pour l’amour, Diana renonce aussi à la simplicité manichéenne du combat, à la pérennité d’une victoire, à la finalité de son engagement. L’amour est indissociable de l’humanité qui vit en chacun, vouloir le défendre, c’est comprendre qu’il cohabite souvent avec ses contraires, c’est accepter la faiblesse des hommes pour leur laisser découvrir leur propre force.

Jusque-là, les films de super-héros nous avaient habitués à se terminer sur des moments de sacrifices héroïques, de renoncements, de dépassement de soi, mais toujours dans une vision vaguement pessimiste, tragique ou tout simplement cynique du monde. L’image finale du combat de Wonder Woman ressemble à sa vision du monde : un lever de soleil plein des cendres du conflit passé, où les anciens ennemis se tendent la main pour se relever. Une nouvelle ère où la force sur-humaine que représente Diana cohabite avec l’engagement à hauteur d’homme de son compagnon Steve et sa leçon d’éthique ô combien contemporaine : « If you see something wrong happening in the world, you can either do nothing or you can do something, and I already tried nothing »**.

Bref, ne lui tenez pas rigueur de son succès commercial, Wonder Woman est un film politiquement important!

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* Jill Lepore, The Secret History of Wonder Woman, Vintage Books, 2014.

** Quand on assiste à quelque chose de mal dans le monde, on peut soit ne rien faire, soit faire quelque chose. J’ai déjà essayé de ne rien faire.

Wonder Woman (2017). Réalisé par Patty Jenkins. Avec Gal Gadot, Chris Pine, Robin Wright, David Thewlis… Durée : 2h21. Sortie en salles : 7 juin 2017. Sortie DVD / Blu-ray : 30 octobre 2017.

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Cet article a fait l’objet d’une première publication en juillet dans le magazine numérique conçu à l’attention de nos gagnants We Love Cinema / BNP.

 Wonder Woman Clap

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Yaële Simkovitch

Yaële Simkovitch

Yaële, tombée à 5 ans dans les séries, à 10 dans les screwball comédies américaines, à 14 dans "Loïs & Clark" a vu toutes ses passions se conflagrer violemment à 18 ans avec la découverte de "Buffy The Vampire Slayer", l’œuvre qui allait dominer sa vie adulte. Devenue aujourd'hui Geek professionnelle (pour justifier sa consommation astronomique d’œuvres de culture populaire), elle aime réfléchir aux interactions entre la fiction et le monde dans les pages de magazines pour aficionados, sur la scène de Comic Con Paris, dans des conférences de sériephiles ou dans son podcast Parlons Pop et Parlons Bien. Dans sa seconde vie, elle écrit des scénarios et est consultante en écriture de série.

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