Veronica Mars : Marshmallows et macchabées

Diffusée sur la chaîne UPN de 2004 à 2007, Veronica Mars a connu un fort succès d’estime, jusqu’à la campagne Kickstarter qui permet la sortie d’une séquelle filmique en 2014. Mais la série n’aura jamais réussi à s’imposer dans la grille des programmes et demeurera largement incomprise. Avec ce show à mi-chemin entre Twin Peaks et Freaks and Geeks, faussement adolescent, profondément grinçant, Rob Thomas avait pourtant, lui, tout compris !

Comme son héroïne intrépide, le créateur de Veronica Mars aime changer de peau : footballeur à l’université, musicien à ses heures perdues, professeur en lycée, romancier, auteur et producteur pour la télévision… Du Texas où il enseigne le journalisme, Rob Thomas joue les petites souris pour observer le monde adolescent. Mais, en raison d’un contrat pour une série de romans, c’est d’abord avec son éditeur qu’il aborde son envie d’écrire sur l’univers teenager : « A l’origine ce devait être un personnage masculin, adolescent et détective, et j’avais présenté cette idée à Simon & Schuster avant d’écrire pour la télévision, mais soudain, je ne sais pas pourquoi, j’ai été séduit par l’argent de la télévision et cette perspective s’est mise à flotter dans mon esprit. » (1). Ainsi, Untitled Rob Thomas Teen Detective Novel allait devenir Veronica Mars pour l’écran, alors que l’idée de transformer le héros en héroïne viendrait étoffer les problématiques culturelles que la série pourrait mettre en œuvre.

Freak Show

La croisée des genres, entre teen series et murder noir, Rob Thomas l’inscrit d’emblée dans l’ADN du show de façon stratégique. Un temps auteur pour Dawson, il ne jure pourtant que par une référence quand il s’agit d’explorer les affres du lycée  : Freaks and Geeks (Paul Feig, 1999-2000, NBC), dont il admire le ton décontracté et le goût pour l’anecdote. « Freaks and Geeks était largement mon show favori au moment de sa diffusion et c’est ce genre de série que je voulais faire », confie Rob Thomas. « Je me suis alors démené avec l’idée de faire un show sur des adolescents, qui raconterait de petites histoires, des tranches de vie, des moments anecdotiques de leur évolution personnelle. » (2). Mais la série de Paul Feig, produite par Judd Apatow, est annulée au bout d’une saison. Un échec dont Thomas essaie de tirer une conclusion : « Quand vous essayez de développer un teen show, il faut trouver un high concept, quelque chose que la chaîne pourra marketer. Donc j’ai essayé d’aborder l’univers ado avec un concept fort et identifiable. Je me suis dit que je pouvais porter à l’écran une série avec des personnages adolescents si je la présentais comme une série de détective, dont l’enveloppe policière me permettrait d’aborder toutes ces petites choses, ces anecdotes du quotidien qui m’intéressaient vraiment. » (3). Un genre fort et fédérateur au secours de la chronique, voilà le ciment du projet. Mais ce mix n’a en fait rien de classique pour la télévision de l’époque.

Veronica Mars ne rentre pas dans les cases et la culture des chaînes, à l’image de son héroïne marginale, toujours en décalage avec les préoccupations futiles de ses camarades. La blondinette va batailler sévère pour se maintenir à l’écran durant trois saisons, soutenue par une horde de fans hardcore, prêts à tout pour en savoir toujours plus. Jusqu’à inonder les bureaux de UPN de marshmallows et de barres chocolatées au nom de l’héroïne pour déclarer leur flamme à la série et empêcher son annulation.

Saison 1 Episode 1 : « Neptune, a town with a middle class…. »

« A long time ago, we used to be friends »

Dotée d’une intelligence vive et d’un sens aiguisé de la répartie, Veronica (Kristen Bell) aura résolu bien des mystères à Neptune, où les riches sont toujours plus riches et les pauvres de moins en moins nombreux. Dans cette ville fictive de Californie « sans classe moyenne », la petite blonde n’est nulle part à sa place. La série commence quelques mois après un événement dramatique : l’assassinat de Lilly Kane (Amanda Seyfried), meilleure amie de Veronica et sœur de son petit ami Duncan (Teddy Dunn). A coups de flashbacks, la première saison permet de comprendre le rejet dont Veronica est victime depuis cet événement, moquée et harcelée par ses anciens amis du cercle des « 0niners » – contraction du code postal 90909, zone où le luxe et la volupté peinent à masquer la crasse des âmes. Quand votre père, déchu de son statut de shérif, accuse à tort Jake Kane, magnat de l’informatique, du meurtre de sa propre fille, l’onde de choc tarde à se calmer. Forcément. Mais, d’emblée, la grande force de Veronica est de ne jamais se considérer comme une victime.

Miss Mars est la reine du poker face, le roseau qui se plie et jamais ne se rompt, guidée par un seul moteur : la quête de vérité. Une drogue dure mais salutaire pour encaisser les coups au cœur et au corps, à un âge où la jeune fille devrait n’avoir pour seules préoccupations que de choisir sa robe pour le bal de promo et de trouver le cavalier assorti à sa tenue… avant de se pencher sur ses candidatures pour l’université. Mais pour Veronica, point de répit. Elle reste celle par qui le scandale arrive, comme l’annonce d’entrée de jeu le proviseur Clemmons : « Veronica, pourquoi les ennuis vous suivent-ils toujours? » (« Mars Investigation »; S1E01).

Veronica Marlowe

Thomas imagine d’abord sa Veronica brune et athlétique, sûrement « type Eliza Dushku » (figure badass de Buffy contre les vampires, Dollhouse, Tru Calling et Banshee). Mais sa rencontre avec Kristen Bell, dans les premiers temps des auditions, change la donne. Après avoir vu malgré tout des centaines de candidates, l’équipe revoit la Bell et tombe définitivement sous le charme. Petite et menue, la blonde s’approprie un personnage effronté dont elle partage la propension au sarcasme et le sens des bons mots. Le physique de l’actrice sert une héroïne qui se joue aussi de l’effet produit par son apparence innocente et douce.

Veronica développe au fil des épisodes un goût certain pour la mise en scène et le travestissement, bien consciente de l’impact de son apparence sur la gente masculine. Tel est pris qui croyait prendre… En se jouant des clichés sur la féminité pour obtenir des informations utiles, Veronica Mars défie tous les stéréotypes et affirme sa singularité. Mais attention, la demoiselle n’a rien d’une grande gueule provocante, ni d’une fille légère. Ostracisée par la jeunesse dorée tout autant qu’admirée pour ses qualités de déduction et son sens de l’initiative, littéralement hantée par la défunte Lilly et perturbée par une nuit festive mais traumatique dont elle garde un souvenir flou, la jeune fille répond à la marginalité de l’enquêteur du film noir.

Soulager son entourage pour mieux s’oublier, tel est le moteur du hard-boiled, ce solitaire à la carapace épaisse, dont les blessures personnelles expliquent l’addiction à l’enquête, dédale tout aussi mental que géographique. On peut certes tisser des liens évidents entre Veronica et la sémillante Nancy Drew, l’ado enquêtrice d’une longue série de romans jeunesse, publiés à partir de 1929 aux États-Unis, transformée en Alice par Hachette pour la Bibliothèque rose à partir de 1955. Mais la détective de Neptune a finalement plus à voir avec les durs à cuire de Dashiell Hammett et Raymond Chandler, héros brisés, cyniques et pessimistes. Il y a du Philipp Marlowe et du Sam Spade chez cette fille-là. Comme eux, Veronica se débat d’abord avec son esprit tourmenté et affronte une société gangrénée par la corruption et le vice. Elle doit aussi surmonter des traumas qui interrogent et bouleversent son identité féminine : abandon maternel, confrontation incendiaire avec l’assassin de sa meilleure amie (S1E22), affrontement musclé avec un violeur meurtrier (S2E22)…

Vide et chaos

Ainsi, la série se fait le récit introspectif d’une (re)naissance. Veronica n’est pas seulement une adolescente à la maturité étrangement inquiétante, mais bien une femme en devenir. L’enjeu du récit policier : qui suis-je ? Le cœur battant de la série est là. Si les investigations ponctuent les épisodes sur le mode « case of the week« , la seule enquête qui compte vraiment est celle que Veronica mène sur elle-même. Tantôt de manière littérale, quand elle cherche le meurtrier de Lilly ou le responsable d’un crash routier, tantôt de façon plus métaphorique, quand elle louvoie entre sphère adolescente et monde adulte pour trouver sa place en ce bas monde. Sous ses atours girly et ses rebondissements soapesques (histoires d’amour contrariées, trahisons familiales, présomptions d’inceste adelphique, etc.), la série de Rob Thomas n’a rien futile et se concentre plus sur les états d’âme de son héroïne et de son entourage que sur l’action. Le spectaculaire se niche alors dans les mots, dans leur maîtrise comme dans leurs heurts, dans l’explosion du verbe comme dans les non-dits.

Le vide et le manque habitent une série où le travail de deuil est un perpétuel recommencement pour une héroïne sans cesse privée de pans entiers de son identité.

A Neptune, le silence tue, la parole ravive. Ainsi, d’un épisode à l’autre, il sera en fait question d’explorer la perte sous toutes ses formes : absence, abandon, privation, amnésie… Veronica Mars fonctionne en permanence par soustraction. Tout est manque dans le parcours d’une héroïne marquée par le deuil et le renoncement. Petit à petit Veronica doit apprendre à vivre sans sa mère, sans sa meilleure amie, sans l’affection de Duncan, sans la complicité de Logan, sans confort matériel, sans sa virginité et sans sa « première fois » noyée dans la drogue… « A Trip to the Dentist » (« Le coup du dentiste », S1E21) est à ce titre éloquent. Cet épisode interroge la « culture du viol » et le rapport ambigu des agresseurs à leurs crimes… tout comme la complexité pour les victimes à se reconnaître comme telles. Ces questionnements habiteront d’ailleurs l’essentiel de la saison 3, au-delà du cas de Veronica. Mais, pour accompagner le trajet personnel de son héroïne, la série se donne du temps, afin de de montrer à quel point la gestion du trauma relève d’un processus long mais néanmoins essentiel. A la fin de la saison 1, Veronica n’a pas encore l’entière certitude d’avoir été violée. Les effets du GHB ont brouillé son libre arbitre et effacé une bonne partie de ses souvenirs de la soirée de Shelly Pomroy, qui a eu lieu avant le début de la série. Pendant cette soirée,  bien des garçons avaient essayé de l’approcher alors qu’elle se trouvait dans un état de conscience partiel. Un an après les faits, par le recueil de témoignages, la jeune fille va essayer de combler le vide de sa mémoire et de recouvrer sa dignité. A l’aide de flashbacks stylisés (images bleutées et désaturées, effets de flou à l’appui), la soirée est reconstituée par bribes étranges et inquiétantes pour arriver à une conclusion temporaire. Car la vérité sur cette nuit-là devra encore attendre une saison complète. Dans l’épisode « Not Pictured » (« Une relation épique », S2E22), elle éclatera enfin pour permettre à Veronica de désigner son agresseur lors d’un affrontement puissant et commencer à se libérer du trauma par cette déclaration : « Tu m’as violée » (« You raped me »). Une parole simple mais rare sur un écran de télévision, frontale et efficace. Une parole créatrice pour dépasser le traumatisme, faire le deuil de celle qu’elle aurait pu être et reprendre le pouvoir sur son destin. Le vide et le manque habitent une série où le travail de deuil est un perpétuel recommencement pour une héroïne sans cesse privée de pans entiers de son identité.

Dénouement de la 2e saison : Veronica confronte son agresseur

« It’s about power »

« C’est une question de pouvoir. ». Telle était la tagline de la dernière saison de Buffy contre les vampires en 2002-2003. Une assertion que Veronica Mars reprend à son compte dès l’année suivante dans un show où l’héroïne est en prise permanente avec la domination masculine et les effets d’une culture patriarcale. Pas étonnant que le créateur de la Tueuse de Sunnydale, Joss Whedon, ait fait une apparition à Neptune et que l’on retrouve au casting quelques membres de Buffy (Charisma Carpenter et Alyson Hannigan en tête). Au-delà de l’anecdote, la filiation entre les deux shows vient dessiner l’importance du female empowerment déployée par la télévision américaine des années 2000, et en particulier par les programmes qui ciblent en premier lieu (mais pas uniquement) un public adolescent. Si la détective de Neptune n’a certes pas de super-pouvoirs, sa pugnacité, son énergie et son intelligence relèvent d’une force supérieure, que ses camarades reconnaissent. « Veronica, j’ai besoin de ton aide » est sûrement la réplique la plus souvent prononcée dans la série, et d’abord par des personnages masculins. La dimension post-féministe de Veronica Mars a d’ailleurs fait couler beaucoup d’encre, même si certaines mauvaises langues la tempèrent en raison de la permanence des intrigues amoureuses qui inscriraient Veronica dans une relation de dépendance par rapport aux hommes. Mais force est de constater que cette « fragilité » est avant tout bien humaine et que Veronica reste en fait un loup solitaire.

Seule même lorsqu’elle est en couple, l’héroïne paie bien souvent le prix de son indépendance. D’ailleurs les rebondissements sentimentaux servent non pas à asservir Veronica aux hommes mais à rappeler son impossibilité à accéder à la stabilité et à la sérénité. Ne parlons même pas de bonheur… De plus, on le sait depuis les années 1990, quand un ship est réuni, une série meurt. On appellera ça « le facteur Mully » (Mulder + Scully = X-Files ramollit). Rob Thomas évite cet écueil en rapprochant et éloignant Logan et Veronica d’une saison à l’autre dans une relation toujours sur le fil du rasoir. Complètement faits pour être ensemble, ils n’y parviennent donc jamais vraiment. Le parcours sentimental de Veronica est sans cesse marqué par la perte (on y revient toujours). Son histoire avec Duncan Kane en témoigne aussi. Il la quitte temporairement pensant que Veronica est sa demi-sœur, puis il l’abandonne plus tard pour protéger l’enfant issu de sa relation avec Meg Manning, dont la mort oblige Duncan à fuir à l’étranger avec le nouveau-né pour le protéger de la famille de sa défunte mère. Oui, on vous l’a bien dit, il y a du soap dans Veronica Mars, et c’est tant mieux ! Il faut bien quelques relations capillotractées, à faire presque pouffer de rire sur le papier, pour supporter la noirceur de Neptune, ville faussement paisible où le soleil californien fait suinter les corps et réveille les pulsions.

Ah Veronica… Son esprit vif, son insolence, son sens de la déduction, son incapacité à exister en société, son dégoût de la mascarade sociale… Un combo fracassant, que l’on retrouve dans quelques séries contemporaines qui osent à nouveau mettre à l’honneur des enquêtrices au parcours sombre. Sur Netflix, Jessica Jones, la détective privée made in Marvel, broie du noir et cogne sévère tout en tentant de gérer les séquelles d’une agression tant physique que psychologique. Dans I Zombie, dernière création de Rob Thomas et Diana Ruggiero à la croisée de Veronica Mars et Tru Calling, Liv joue les privés tout en étant elle privée de l’essentiel : sa vie. Mort-vivantes, telles sont les enquêtrices du 21 siècle, femmes de l’ombre aux blessures profondes, figures sacrificielles à la ténacité exemplaire. Un seul mot d’ordre : résister.

  1. « Exclusive Interview: Rob Thomas, Creator/Executive Producer of Veronica Mars », BuddyTV.com, 23 janvier 2007

  2. « Rob Thomas explains his cultural influences », Vulture.com

  3. Idem

Carole Milleliri

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

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