Venise : jour 3

A boire et à manger

Journée en sinusoïde ce vendredi 29 août, avec quatre films qui nous font voyager à travers les différentes catégories du festival. L’épopée commence avec Les Nuits d’été de Mario Fanfani dans la section Giornati degli Autori (Venice Days). Le film, sur les écrans français le 21 janvier 2015, met en scène Guillaume de Tonquédec à l’étroit dans un costume de notaire provincial. Nous sommes en 1959 dans une France troublée par une guerre d’Algérie qu’elle n’arrive pas encore à nommer. La rumeur des combats et leur légitimité discutable vient troubler le monde insouciant d’une bourgeoisie enfermée dans ses certitudes. Hélène (Jeanne Balibar) fait à son mari l’affront d’un discours émouvant et engagé contre la guerre dans un dîner mondain. Pour le notaire, c’est une trahison impardonnable, alors qu’il mène de son coté une double vie qui pourrait davantage mettre en péril ses aspirations politiques. Le week-end Michel aime devenir Mylène et retrouver son amie Flavia, travesti, tailleur et ancien camarade de régiment. Étrange projet que de mêler sujet historique et sociologique de la sorte. On s’attend d’abord au pire, mais la collusion des mondes fait étrangement sens quand travestis et jeunes appelés partagent une même ivresse dans un cabaret, où l’horreur du combat est repoussée au loin, où l’absurdité d’une société où les rôles sont figés est un temps oubliée. Très classique dans sa forme, Les Nuits d’été surprend par sa capacité à mêler excentricité et gravité. Il est plaisant de voir un film où la figure du travesti n’est pas utilisée comme un accessoire exotique, propice au rire, mais comme le support d’un réflexion transversale sur la pesanteur de rôles sociaux établis (que l’on soit un jeune soldat à l’aube de tuer son semblable de l’autre coté de la Méditerranée ou une femme au foyer dont la clairvoyance est étouffée).lesnuitsdete-tonquedec

La journée se poursuit dans un style bien différent avec Anime Nere de Francesco Munzi (en compétition). Histoire de vendetta entre familles mafieuses, Anime Nere s’attaque à un genre canonique du cinéma italien et touche une corde sensible du public local. En témoignent la longue standing ovation du film pendant sa projection publique et les applaudissements prolongés à l’arrivée de l’équipe lors de la conférence de presse. Si l’enthousiasme de certains est décuplée par la sensibilité du sujet, il faut reconnaître la justesse du travail de Francesco Munzi avec ce film humaniste, conscient de s’engager sur un terrain visité par de nombreux prédécesseurs : des grands noms du cinéma américain (Coppola et son Parrain, Martin Scorsese et ses Affranchis) aux réalisateurs italiens en exercice (Marco Tullio Giordana pour I Cento Passi, Matteo Garrone pour Gomorra). Afin de s’affranchir, donc, de cette mémoire écrasante, Francesco Munzi s’attache à battre en brèche les clichés filmiques sur le genre. Le film explore la porosité des espaces (entre ville et campagne, Milan vs le village d’Africo en Calabre) pour désigner une violence endémique, latente, impossible à éviter (même les bergers sont mouillés) aux conséquences tant psychologiques que physiques. Munzi s’attache en effet à décrypter la tension des liens entre les membres d’une même famille, confrontée à un clan rival, grâce à la relation instable de trois frères et à la fougue du jeune fils de l’un d’entre eux. Anime Nere engage aussi une réflexion intelligente sur la représentation de la violence, en observant longuement le délitement des âmes avant d’arriver à celui des corps, filmés avec une grande pudeur. Récompensé il y a dix ans d’un Prix de Laurentiis pour son premier long-métrage, Saimir, en catégorie Orizzonti, Francesco Munzi revient avec ce troisième film sur le Lido dix ans et deux films plus tard, après un passage par la Quinzaine des réalisateurs en 2008 pour Il Resto della Notte. Il est probable d’entendre son  nom dans le palmarès final, mais il reste encore trop de films en compétition à découvrir pour l’affirmer avec certitude. Quoiqu’il en soit, nous vous reparlerons bientôt de lui !

wisemanNous partageons la journée par une pause en salle de conférence, pour les rencontres avec les équipes de Anime Nere et 99 Homes, mais surtout pour écouter le documentariste Frederick Wiseman, récompensé cette année d’un Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière. Après la découverte matinale du premier film italien du festival, nous embarquons pour une après-midi américaine. Nous explorons d’abord  un cinéma indé maladroit avec Heaven Knows What des Américains Josh et Benny Safdie. Malgré l’intérêt du sujet (le quotidien de jeunes sans-abri new-yorkais) et la qualité de ses jeunes interprètes, le film peine à convaincre car il confond l’errance des ses personnages avec celle de son scénario. La musique, lancinante, crée un agacement certain, quand elle ne vient couvrir les dialogues. Après une première demi-heure prometteuse, le film se dilue dans des effets répétitifs. Dommage… Dans l’espoir de découvrir une petite pépite après cette déconvenue, nous allons à la rencontre d’Al Pacino et de Greta Gerwig dans The Hambling. Et c’est bien à cela que nous assistons : la rencontre d’un duo d’acteurs au sommet de leur habilité performative. Ce film, présenté hors concours, constitue un moment plaisant, une comédie emplie d’un spleen élégant, un texte au service de ses stars. Ni plus ni moins.

Nous décidons de ne pas voir de film à 22 heures et de rejoindre la salle de presse pour écrire un peu. Contrairement à Cannes où les films d’attente peuvent être longues pour entrer en projections presse et réduisent le nombre de séances hebdomadaires, à Venise on entre toujours très vite avec notre accréditation bleue (presse périodique), en dehors des projections mixtes de fin de journée (presse/industrie/public) où les spectateurs payants sont prioritaires . Du coup, la frénésie guette ! Tant de films à découvrir, tant de choix incertains et déchirants… Mais, pour vous rendre compte de nos coups de cœur et de nos déceptions, il faut bien quitter un peu les salles obscures. Au troisième étage du Palazzo del Cinema, nous entrons dans notre temple temporaire, la salle de presse,  pour ne la quitter qu’à une heure tardive où la lagune sombre prend un air hautement gothique…

Carole Milleliri

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

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