Une Femme douce ou la noirceur de l’âme slave

Vu à Cannes, Une Femme douce, troisième long métrage de fiction du cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa, dresse un portrait sombre de la Russie contemporaine, déchirée par la corruption et l’hypocrisie. Une longue descente dans l’horreur qui confirme le talent de mise en scène de son réalisateur.

De cette « femme douce », on ne sait rien. Laissée sans nom, elle a pour seules possessions une vieille datcha et un colis de provisions qu’elle transporte de villes en villes. En l’observant dîner d’une soupe frugale dans un décor spartiate, on devine seulement la solitude et l’austérité de son existence. Elle ne sourit pas, ne bronche pas. Victime de la violence absurde qui sévit en Russie, elle appartient à un autre âge. Sa sévérité impassible est héritée de la rigidité communiste. Les gouvernements se succèdent, l’oppression reste la même. « On a cru avec la perestroïka qu’on allait voir le visage radieux de l’avenir mais non, ce sont les mêmes ! Tout cela n’a été encore qu’une illusion… » commente Loznitsa. Sur ce ton fataliste, le cinéaste nous entraîne dans une fable terrible empreinte de ce que l’on nomme souvent « l’âme slave ». Une esthétique léchée, des chants mélancoliques accompagnés de vodka, des personnages grotesques dignes de Gogol et une administration kafkaïenne, tout y est. Le pathos russe nous accompagne durant les 2h30 d’acharnement dont cette femme douce est l’objet. Plutôt stoïque que douce d’ailleurs. Jusqu’au refus de son colis au guichet de la prison où est incarcéré son mari, elle reste imperturbable. Métaphore d’un pays déchiré par la corruption, elle s’approprie la célèbre sentence du Bartleby de Melville : « I would prefer not to ». Cette résistance passive, dernier éclat de dignité, est néanmoins vouée à être bafouée. Mais ce n’est pas le destin tragique d’une femme à l’orgueil blessé qui intéresse Loznitsa. Si elle ne possède pas de nom, c’est parce qu’elle est moins une femme qu’un regard porté sur la décadence russe, témoin silencieux de son auto-destruction.

Une Femme douce by ClapMag

Cette fresque cauchemardesque séduit par sa mise en scène impeccable : des plans fixes semblables à des tableaux aux séquences felliniennes habitées de monstres burlesques. Mais peut être est-ce justement cette exigence de l’écriture qui finit par lasser. Si chaque plan offre une précision remarquable, le film manque cependant de rythme. Il est regrettable que la scène carnavalesque où le personnage principal assiste à un banquet onirique – une véritable réussite visuelle qui tranche avec le registre naturaliste de l’œuvre –  traîne à son tour en longueur. Les scènes d’humiliation défilent en un déferlement sadique : la Russie qu’incarne le personnage est bel est bien condamnée. Mais là où le sulfureux Salò de Pier Paolo Pasolini réussissait à articuler critique de l’Italie fasciste et  cruauté sadienne par la longue descente dans les cercles de l’enfer de Dante, le récit de Loznitsa parvient difficilement à décoller.

Malgré ces réserves, Une Femme douce rend compte avec force de la déliquescence morale à laquelle la Russie contemporaine fait face. Si le sujet a déjà été abordé dans ses précédentes œuvres documentaires, le cinéaste nous propose ici une traversée maîtrisée à travers les stéréotypes russes, du fatalisme alcoolisé au formalisme du cinéma soviétique. Avec intelligence, Loznitsa crée une tension entre les images désuètes de la grandeur slave, celles de la littérature, de la peinture et du cinéma et la stérilité de l’époque actuelle : « La Russie, compte tenu de ce que ses arts ont inventé, aurait pu sortir du XIXe siècle par le haut, mais tout a été balayé et il faut oublier cette civilisation perdue. » Un enterrement en règle, voilà l’enjeu de ce cinéma militant. Certes, le constat est glacial : aucune lueur d’espoir ne vient adoucir la sentence. Cependant, par sa simple existence, Une Femme douce nous prouve que le cinéma russe fait acte de résistance : « Si vous arrivez à formuler une histoire dans un pays où rien n’est jamais formulé, c’est aussi une réussite. »

Ecrit et réalisé par Sergei Loznitsa. Avec Vasilina Makovtseva, Marina Kleshcheva, Lia Akhedzhakova. Drame. France / Ukraine / Pays-Bas / Allemagne / Russie / Lituanie. 2017. Durée : 2h23. Distributeur : Haut et Court. Sortie : 16 août 2017.

Léa Casagrande

Léa Casagrande

Des Beaux Arts à la philosophie, de Jurassic Parc à Jeanne Dielman, il n'a jamais été question de choisir. Mais le cinéma n'est-il pas, justement, le lieu rêvé pour tous les incohérents qui ont refusé de trancher entre un vélociraptor et un éplucheur à pomme de terre ?

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