Twin Peaks, les mystères du féminin

Cet article a initialement été publié le 15 décembre 2015.

L’avènement des séries à la fin des années 1990 a eu un effet bénéfique sur le contenu de ces produits télévisuels. Elles sont devenues de véritables laboratoires non seulement formels mais aussi dans la vision du monde qu’elles dépeignent. Le féminisme a trouvé sa place et de nombreuses œuvres du type ont vu le jour – Buffy contre les vampires, Sex and the City, Borgen, Girls, etc. Et si Twin Peaks, du duo David Lynch/Mark Frost, mère de toutes les séries modernes, avait aussi impulsé la valorisation du féminin dans le monde des séries ?

Le fantasme du féminin

Dans le microcosme de la ville fictive de Twin Peaks et ses 51 201 habitants, il y a un genre bien représenté, la femme. On en croise plusieurs tout au long des trente épisodes que composent la série – en attendant la saison 3 en 2017 – et elles ont surtout la belle particularité d’être toutes différentes. Pourtant, s’il y a un point où l’on peut les réunir, du moins la plupart, c’est qu’elles incarnent une facette du fantasme du féminin vu à travers les yeux de l’homme (Lynch/Frost). D’ailleurs le réalisateur du chef d’œuvre Elephant Man a souvent fait de la femme une représentation fantasmatique dans ses films. De Blue Velvet à Mulholland Drive, en passant par Sailor et Lula et Lost Highway, les personnages féminins Lynchiens sont des rêves masculins, non-éloignés des héroïnes Hitchcockiennes. Twin Peaks n’y échappe pas et au contraire déploie toute une galerie de ces figures.

MeanwhileDans Twin Peaks, la femme est objet de désir. C’est le cœur même de son intrigue : « Qui a tué Laura Palmer ? ». Objet de désir et objet d’enquête donc. La jeune et mystérieuse lycéenne à la chevelure d’or est en quelque sorte le MacGuffin de Twin Peaks. Sa mort donne naissance à la série mais surtout embrase une quantité d’événements et passions insoupçonnés. Même après la découverte de son meurtrier, Laura Palmer ne cesse de hanter l’esprit des personnages, jusqu’aux derniers plans du dernier épisode. Si elle est source des pulsions désirantes des protagonistes, la femme est aussi projection de l’une des représentations cinématographiques les plus mythiques : la « femme fatale » évidemment. Cette dernière est très souvent convoquée. Laura Palmer d’abord, dont on découvre au fur et à mesure la double vie cachée derrière cette façade de jeune fille modèle ; mais aussi Donna Hayward, sa meilleure amie, ainsi que Shelly Johnson et Audrey Horne, (ex-)camarades de lycées, qui deviennent au fil des épisodes des femmes affirmées et très conscientes de leur sensualité. Elles vont damner corps et âmes les différents mâles alpha (et très souvent bêta) qu’elles vont croiser, bouleversant leurs repères, manipulant leur dessein et provoquant l’irréfutable ire de certains. Et ce n’est pas Ed Hurley qui dira le contraire, le propriétaire de la station service complètement obnubilé par son amour de jeunesse Norma Jennings, tenancière du café et équivalent vieilli des belles lycéennes. Il n’arrivera pas à s’enfuir avec elle, prisonnier de son mariage absurde avec l’étrange et déséquilibrée Nadine. On peut dire de même pour le Shérif Truman imbriqué dans une passion presque interdite avec Jocelyn Packard, veuve asiatique de l’ex-riche propriétaire de la scierie de Twin Peaks.

Libération et émancipation

Pris ainsi, il parait difficile d’appliquer à Twin Peaks l’étiquette de « série féministe ». Mais comme toute l’œuvre de son créateur, derrière son maquillage séduisant, la série développe d’incroyables figures d’émancipations. Déjà, il est important de remettre Twin Peaks dans son contexte et se dire qu’à l’aube des années 1990, l’idée même de voir circuler toute une panoplie de femmes fatales à la télévision faisait office de blasphème. En reprenant les codes du soap opera, qu’il moque d’ailleurs avec un ridicule feuilleton dans le feuilleton, David Lynch a pu poursuivre son travail de subversion de la société américaine et de ses modèles. Des jeunes femmes de moins de 18 ans faisant tourner la tête d’hommes matures, forcément cela a pu choquer, mais aussi étonner. Néanmoins, Twin Peaks ne fait pas que bouger les mœurs, elle en propose des nouvelles.

Il est fascinant de voir la trajectoire du trio de lycéennes (Donna – Audrey – Shelly) qui aimantent parfois la caméra au détriment de l’enquête principale. Elles partent chacune d’une situation d’opprimée par l’éternel patriarcat : Donna a toujours vécu dans l’ombre de Laura et réglé son existence sur la sienne (jusqu’à sortir avec le meilleur ami ringard de son petit ami, Bobby Briggs) ; Audrey est la fille chérie de Benjamin Horne, détenteur du puissant hôtel du coin, et a du vivre selon les préceptes de son père ; Shelly a quitté le lycée pour se marier trop rapidement avec son petit ami Leo Johnson, qui se révèle être un psychopathe et misogyne de premier ordre. Twin Peaks raconte alors en filigrane l’histoire de la libération et émancipation de ces jeunes femmes. Si Shelly est celle qui semble la plus prisonnière de sa situation, elle accède tout de même à sa pleine puissance féminine. Tout d’abord en ridiculisant un Leo devenu légume après qu’on lui ait tiré dessus, puis en s’apprêtant à se marier avec Bobby Briggs dans le dernier épisode, avec qui elle a une liaison profane. Donna, quant à elle, parvient à se détacher de l’emprise de Laura en lui « volant » son petit ami secret, James Hurley, et en prenant conscience de son pouvoir d’attraction. En découvrant le monde derrière la surface miroitante des choses, Donna devient peu à peu femme, tombe amoureuse, mais incarne surtout avec Audrey, du moins dans la première saison, l’héroïne aventurière, curieuse, prenant une part active à l’enquête. En tombant sous les charmes curieux de Dale Cooper, Audrey est peut être celle qui fait la plus belle métamorphose. Elle devient un personnage malin, se jouant des hommes et surtout de son père, sensible et essentiellement désirant, pas seulement désiré. En donnant à ces femmes des désirs auxquels elles accèdent en partie – Audrey trouvera en Cooper un ami fort – Lynch construit de puissantes figures féministes.

Le mal(e) est homme

L’exemple du parcours scénaristique de ces trois personnages cristallise le féminisme dont est empreint la série de David Lynch. On aurait pu éventuellement évoquer les autres femmes de Twin Peaks mais ce sont les plus jeunes qui incarnent au mieux cette libération. En effet, Norma, Jocelyn ou Sarah Palmer (mère de Laura) personnifient un degré moindre d’émancipation. C’est que, appartenant à une génération différente, elles semblent évoquer malgré tout le modèle dégénéré de la femme aliénée par le pouvoir des hommes. Elles rêvent toutes de se défaire de leurs chaînes et donnent l’impression d’y parvenir avant que leur condition les rattrape et finit par démolir leurs tentatives d’être vraiment femme. Jocelyn en paiera le prix cher tandis que Norma voit revenir au moment opportun son mari criminel de prison. Enfin, pour Sarah, cela se joue surtout avant la série, ce que le film, Fire Walk With Me, s’évertuera brillamment à montrer, en ignorant de manière impensable l’horreur qui se déroule dans son foyer. Ces « échecs » sont la conséquence d’une autre piste développée par Twin Peaks : le mal est fruit de l’homme.

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Fort heureusement, tous les hommes ne sont pas maléfiques dans la série. Andy, Shérif Truman ou bien sûr Dale Cooper en sont l’exemple. Bien que le devenir de ce dernier lors de l’ultime épisode nous démontre que le mal peut s’infiltrer partout et n’importe quand chez l’homme. Twin Peaks transforme l’homonymie entre mal et mâle en synonymie. Le masculin est le berceau de l’horreur, de la violence et de l’innommable (incestes, viols et meurtres) mais aussi de la corruption, de l’avarice et de l’inégalité. Que les femmes puissent se délivrer de leurs longues et tranchantes griffes les insupporte et déchaîne le mal qui sommeille en eux. La pauvre Laura peut en témoigner. Les hommes de Twin Peaks cherchent à tout prix à rétablir leur domination sur le féminin. Et Bob, l’esprit démoniaque qui possèdent les êtres masculins pour leur faire commettre des immondices, n’est qu’une représentation du mal immuable et éternel qui déferle dans la monde. Leland Palmer, Benjamin Horne, Jean Renault, Leo Johnson, Hank Jennings ou Windom Earle ne valent certainement pas mieux et offrent au contraire une véritable matérialité au mal humain. Mal qui semble avant tout être l’apanage du mâle et destiné à s’abattre sur la femme. Comme chaque film de David Lynch, il faut donc s’extraire de la séduction des belles et folles images de Twin Peaks pour en déceler la matrice féministe, parmi tant d’autres richesses, qui a certainement bousculé durablement le paysage sériel.

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