Twin Peaks – Fire Walk with Me : Chaos Reigns

twinpeaksfirewalkwithme - critique1991. La saison 2 de l’ovni télé créé par David Lynch et Mark Frost arrive à son terme. Mais après avoir déserté son terrain de jeu à la moitié de la saison, contraint de révéler l’identité du “coupable” par ABC, Lynch a senti qu’il n’en avait pas fini avec l’univers de Twin Peaks. Il fallait donc un film, ultime – du moins le pensait-on à l’époque – pour faire taire la bête au fond du cerveau du réalisateur de Blue Velvet. Avec Fire Walk with Me, le cinéaste fait bien mieux qu’un simple prequel à la série, il signe l’une de ses meilleures pellicules et l’un des plus beaux cauchemars des années 1990.

Après avoir tant exploré les cicatrices laissées par le cadavre de Laura Palmer, Lynch brosse ici le portrait d’une vivante. La blonde diaphane au sourire figé n’est pour autant pas la parfaite reine du bal que son visage angélique laisse supposer. Mais là-dessus, la série ne laissait que peu de doutes. Le portrait flingué de l’adolescente se meut alors en portrait plus large, celui d’une Amérique rebelle dans laquelle la nouvelle génération subit les folies renfrognées de ses aînés. Isabella Rossellini le confiait déjà dans Blue Velvet : “J’ai ton mal en moi désormais”.

Ce “mal” d’une époque, cette faille héréditaire dans l’œuvre de Lynch comme l’était la fêlure chez Zola, est donc transmis à Laura, qui, dans sa longue descente aux enfers, se confronte aux peurs primales. C’est le “feu” du titre, celui qui marche avec Laura, ou plutôt qui gronde en elle et consume sa vie aussi rapidement que l’incendie détruit la forêt. Twin Peaks fait justement de sa forêt le cadre premier de toutes les (més)actions du film (rien que le nom Twin Peaks déjà…). Elle est le dôme de débauche, de meurtre, d’interdit. Elle abrite les ultimes méfaits de Laura qui la conduiront tout droit vers son devenir funèbre annoncé. Elle absorbe les âmes qui s’y frottent comme un lieu entre-deux mondes, antichambre d’un autre lieu fantasme : la red room (redrum, clin d’œil à l’œuvre de Kubrick). La mort et le mystère rôdent constamment à Twin Peaks et revêtent toutes les formes : un singe derrière un masque, un enfant qui danse, un tableau vivant. Le jeu de miroirs est un entonnoir sans fin qui nourrit les plus terribles cauchemars. Twin Peaks est cette antre de la folie intimement liée aux visions psychédéliques et expérimentales de Lynch.

La contamination de cette folie, dont le cinéaste se fait archéologue, est même le moteur du film : contamination de l’image propre d’une ville lambda filmée comme Carpenter filmait la banlieue middle class d’Halloween, contamination des personnages – véritables êtres possédés par toutes les forces en présence -, et contamination du film lui-même atteint par une maladie qu’il est le seul à avoir contracté au tournant des années 1990. Ce virus à l’œuvre fait d’un film au whodunit hitchcockien, un véritable film d’épouvante. Twin Peaks, miroir déformant de notre monde, déploie une esthétique de la folie, de la bizarrerie et de l’effroi conjugués en un seul et même espace filmique. Fatalement dérangeant et férocement beau tant la science infuse de Lynch fonctionne à plein régime. Le montage de ses images oniriques ne répond qu’à la seule intuition sensorielle et produit un état émotionnel plus qu’une signification. Ne s’arrêter qu’au produit des images serait anéantir le labyrinthe. La beauté de l’anarchie, la croyance aveugle en le pouvoir plastique des cadres et du montage, le travail d’orfèvre sur la bande-son, premier narrateur du film : tout participe à sublimer la puissance de la fiction, ici cauchemar éternel dont seul le générique de fin peut délivrer. C’est dire combien le cinéaste réussit son pari.

Twin Peaks – Fire Walk with Me. Un film de David Lynch. Avec : Sheryl Lee, Kyle MacLachlan, Ray Wise… Durée : 2h15. Distributeur : Potemkine Films. Date de sortie : 3 juin 1992. Date de reprise : 31 mai 2017 – Version restaurée.
 

Romain Dubois

Romain Dubois

Cinéphile passionné évidemment, enfant de la génération VHS/vidéo-club. Elevé en compagnie de toutes sortes de films : de Star Wars à Louis Malle en passant par Schwarzie, devenu depuis un pote. Vénère le cinéma de genre, le cinéma américain des années 70, David Lynch, Carpenter, Cronenberg, Hitchcock, Renoir et tant d'autres... Une réticence : la comédie musicale. Un nom : Dustin Hoffman, le seul, l'unique.

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