Tunnel, blockbuster à échelle humaine

En 2014, Kim Seong-hun réalisait Hard Day, un thriller palpitant qui mariait habillement suspense ingénieux et humour corrosif. Pour son nouveau long métrage Tunnel, il s’attaque cette fois-ci au film catastrophe et propose une superproduction étonnamment sobre sur fond de satire sociale et politique.

Au volant de sa voiture, un homme se retrouve soudainement enseveli sous des tonnes de gravats alors qu’il tentait de passer sous un tunnel. Miraculeusement indemne, il met alors tout en œuvre pour voir à nouveau la lumière du jour. Il faudra peu de temps avant que des camions de journalistes TV et des représentants politiques se rendent sur les lieux de l’accident tandis que les secouristes tentent de lui venir en aide.

Dans Le Gouffre aux chimères (1951), Billy Wilder évoquait la catastrophe du point de vue de la presse à sensation. Francesco Rosi, dans Main basse sur la ville (1963), préférait la traiter avec une approche plus politique. Avec Tunnel, Kim Seong-hun choisit quant à lui d’emprunter une autre voie et échafaude un récit à échelle humaine, où l’individu se retrouve seul face à l’adversité alors qu’à la surface, médias et élus politiques s’approprient sa destinée. Cette impression étrange de combat à distance imprègne le rythme du film jusqu’à l’exacerber. D’un côté, la frénésie des chaînes d’infos en continu contraint à l’immédiateté et à l’impulsivité ; de l’autre, l’attentisme et le clientélisme du pouvoir politique empêchent une prise de décision juste. Métaphore de la situation politique actuelle en Corée du Sud ? Le réalisateur franchit le pas et fait sans doute écho, sans trop de nuances, à l’impopularité grandissante d’une partie de la classe politique coréenne face aux multiples affaires de corruptions qui ont touché le gouvernement sud-coréen ces dernières années.

Kim Seong-hun fait le choix risqué de se tenir à distance des canons de l’action movie et de l’intrigue politico-médiatique, quitte à faire preuve d’un peu trop de zèle dans la modération. Le cinéaste préfère poser sa caméra aux côtés d’un homme en sursis et dérouler son histoire de façon linéaire, tout en la ponctuant avec malice d’allers-retours à l’air libre pour d’autant plus accentuer la futilité des tergiversations ayant cours à la surface. Sans tomber dans le mélodrame, Tunnel privilégie les ruptures de ton et laisse affleurer par endroit une émotion vive et entière, ponctuée avec justesse et parcimonie de touches d’un humour grinçant, comme lorsque le personnage principal découvre avec stupeur que l’unique source de nourriture dont il dispose dans sa voiture (le gâteau d’anniversaire de sa fille) et qu’il garde jalousement, a été dévoré par son compagnon d’infortune, un petit chien affamé. Kim Seong-hun détourne ainsi avec méthode un genre très balisé et amène le spectateur à s’aventurer hors des sentiers battus. Comme en réponse à la surenchère d’un cinéma sous testostérone, il en prend intelligemment le contre-pied et parie sur une mise en scène tout en retenue, avec des échanges souvent pudiques où les valeurs humanistes sont mises en valeur. Fidèle à cette économie dans les effets, et sans négliger un sens du spectaculaire qui n’apparaît jamais artificiel, le cinéaste a tout le loisir de développer des scènes plus intimistes et complexes qu’on aurait soupçonnées. Sous ses faux airs de blockbuster, Tunnel s’avère donc être un thriller introspectif où la subversion n’est pas là où on pourrait l’attendre.  

Ecrit et réalisé par Kim Seong-hun. Avec Ha Jung-woo (Jung-soo) , Bae Du-na (Se-hyun) , Oh Dal-su (Dae-kyoung). Action / comédie / drame (tout ça à la fois). Corée du Sud. 2016. Durée: 1h52. Distribution : Version Originale. Sortie en salles le 3 mai 2017.

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