Transfiguration, histoire d’un vampire ordinaire

Sélectionné au festival de Cannes dans la catégorie Un certain regard en 2016 et présenté en septembre dernier à Deauville, Transfiguration, premier long métrage de Michael O’Shea, revisite le film de vampire pour évoquer l’exclusion sociale.

Milo, quatorze ans, est fasciné par les vampires. Dans l’obscurité de sa petite chambre du Queens, à New York, il dévore des bols de céréales colorées devant des vidéos d’abattoirs. Un sanctuaire qui le protège temporairement du gang dont il est devenu le souffre-douleur. Certes, l’adolescent est différent. Sa démarche indolente et son mutisme l’expliquent en parti. Le fait qu’il déchire la gorge d’inconnus, la nuit, pour boire leur sang, le confirme. Milo n’est pas seulement passionné par les vampires, il est un vampire.

L’originalité du film de Michael O’Shea est précisément d’aborder le vampirisme depuis l’obsession de son personnage principal. Milo connaît d’ailleurs ses classiques. Il aime les films « réalistes », loin des dérives sentimentales auxquelles se prête le genre. Quand Sophie, sa nouvelle voisine, lui conseille avec enthousiasme la lecture de Twilight, il reste un rien dubitatif. Une admiration réciproque, en partie fondée sur leurs déboires respectifs, va néanmoins donner lieu à une amitié singulière et amener Milo vers sa seconde « Transfiguration ». En accord avec l’épisode religieux, l’adolescent recherche sa véritable nature. Mais que signifie être un vampire dans le Queens d’aujourd’hui ? La mythologie se confond avec les violences sociales du quartier new-yorkais. Milo et Sophie sont orphelins, pris pour cible par leurs semblables. Lui, inadapté socialement, elle, battue par son grand-père et montrée du doigt dans un immeuble où elle est la seule blanche. Un scénario qui évoque le martyr de l’adolescent de Morse, drame suédois de Thomas Alfredson, et Thirst de Park Chan-wook où un jeune curé devient vampire suite à un vaccin hasardeux. Transfiguration franchit, néanmoins, un pas supplémentaire en évacuant toute dimension fantastique ou spirituelle. De Nosferatu à True Blood, les références évoquées par les personnages sont comprises pour ce qu’elles sont : de la fiction.

Transfiguration

Les codes des récits mythologiques et du film de genre sont détournés, jusqu’à la caméra embarquée qui suit Milo dans ses incartades nocturnes. Si le fait d’assister à la scène, caché derrière un mur, produit un sentiment de voyeurisme largement exploité par les films d’épouvante, le malaise est, ici, plus ambivalent. L’effroi que l’on peut ressentir en observant l’adolescent-vampire se nourrir du sang de ses victimes est indissociable de la violence sociale sous-jacente. Loin du romantisme gothique d’Only Lovers Left Alive, la fable vampirique de Jim Jarmusch, Transfiguration reste ancré dans un réalisme désespérément fataliste. L’unique règle est celle de la chaîne alimentaire qui avait déjà tant captivé Renfield, rendu fou par Dracula dans le roman éponyme de Bram Stoker. Renonçant au charme lugubre de l’Angleterre victorienne, c’est l’aspect anthropologique qui intéresse Michael O’Shea. Non seulement, Milo ne brille pas au soleil –  on s’en réjouit – , mais il ne supporte pas non plus le sang qu’il régurgite après chaque agression. Aux antipodes du folklore fleur bleu de Twilight, le récit rejette radicalement la moindre once de merveilleux et par extension l’espoir d’émancipation qui l’accompagne.

Tour à tour symbole sexuel, politique ou religieux selon les versions, la damnation du vampire devient avec Transfiguration celle du déterminisme. Si Sophie rêve de rejoindre une cousine en Alabama afin d’échapper à son grand-père, les ambitions de Milo sont plus incertaines. La question de la rédemption, abordée par le biais de la rencontre entre les deux adolescents reste en suspens. Une relation dont la réussite tient, précisément, à l’ingénuité bienveillante que Chloe Levine prête à Sophie et à la folie sourde avec laquelle Eric Ruffin campe Milo. On peut, à cet égard, regretter que l’équilibre subtil auquel se prêtent les acteurs soit en partie miné par la tournure moralisatrice du récit. Un premier film atypique qui n’en reste pas moins prometteur.

Écrit et réalisé par Michael O’Shea. Avec Eric Ruffin, Chloe Levine et Aaron Clifton Moten. Horreur / Drame. États-Unis. 2016. Durée : 1h37. Distributeur : ARP Sélection. Sortie : 26 juillet 2017.  

Léa Casagrande

Léa Casagrande

Des Beaux Arts à la philosophie, de Jurassic Parc à Jeanne Dielman, il n'a jamais été question de choisir. Mais le cinéma n'est-il pas, justement, le lieu rêvé pour tous les incohérents qui ont refusé de trancher entre un vélociraptor et un éplucheur à pomme de terre ?

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