The Americans : rencontre avec Joe Weisberg et Joel Fields

Regarder The Americans, dont la cinquième saison a débuté le jeudi 9 mars sur Canal + Séries (avec des nouveaux épisodes 48 heures après diffusion américaine) équivaut un peu à une longue filature. À l’image de celle de Philip (Matthew Rhys) et Elizabeth Jennings (Keri Russell), espions du KGB infiltrés depuis plus de deux décennies autour de Washington. Malgré le charme de ses deux comédiens principaux, The Americans reste relativement discrète après quatre saisons, des éloges critiques et deux nominations aux Emmy Awards 2016. Qu’importe : la chaîne fait assez confiance à ses deux créateurs, l’ex-agent de la CIA et romancier Joe Weisberg et Joel Fields, pour conclure la saga en 23 épisodes : 13 cette saison, et 10 en 2018.

Les raisons de cet amour vache du public peuvent être multiples : une vision désaturée et blafarde des eighties, des cauchemars géopolitiques et bactériologiques qu’on préférerait oublier, et surtout des arcs laissant ses personnages à brûle-pourpoint, entre regrets, manque de confiance, manipulation permanente et épuisement. Une série contre-intuitive mais qui a toujours récompensé la fidélité de ses téléspectateurs, notamment à travers des season finales ébouriffants. Ici, les deux créateurs déclassifient quelques-unes de leurs intentions finales, l’état de la famille Jennings au début de la saison 5…. Et leur propre plan d’extraction de la série.

La fin de saison 4 a vu les relations entre Paige et ses parents s’envenimer. Est-ce qu’il s’agit d’un indice concernant la fin de The Americans : Paige est, en quelque sorte, l’âme de la série qui se trouve au cœur de ses enjeux ? Et est-ce que vous pensez que la saison 5 va devenir une comédie de mœurs adolescente, vu la relation entre Paige et Matthew Beeman ?

Joe Weisberg : C’est exact. Tous les développements dramatiques et bouleversants concernant Paige et sa famille se déroulent depuis tellement longtemps, et avec cette fin, on voulait dire qu’il était temps d’entamer la dernière ligne droite. Tous les problèmes, toutes les disputes vont enfin remonter à la surface.

Joel Fields : En ce qui concerne un possible virage vers la comédie potache : notre série tourne autour de la famille et d’un mariage, et si en soi, ça n’est pas une comédie de moeurs, alors là….  J’ai un ami qui a deux enfants, un garçon et une fille, et il m’a dit : « Je plaçais tellement d’espoirs en mon fils et ma fille, et puis, lorsqu’ils ont eu 12 et 14 ans, je me suis dit :  s’ils arrivent à l’université sans qu’elle tombe enceinte ou qu’il meure, alors je pourrais crier victoire ! » Maintenant, imaginez cette mentalité mais pour des espions russes : pas facile d’élever des enfants !

Concernant Philip et Elizabeth, vous avez sous-entendu que les deux saisons finales reviendraient aux thèmes fondamentaux de la série, dont la confiance, en eux et en leur mariage. Alors que l’on attaque la saison 5, à quel point cette confiance se maintient-elle, au vu de leur situation ? Sont-ils toujours autant sur la sellette que lors des saisons précédentes ?

Joe Weisberg : On pense que leur mariage se porte plutôt bien. Et cette saison démarre dans un contexte de confiance bien plus accru qu’auparavant, et ce depuis bien longtemps. J’ai lu un article l’an dernier qui disait que les Jennings formaient le couple marié le plus intéressant de la télévision américaine. Ça nous fait plaisir, parce qu’ils ont traversé tellement d’épreuves… Ils se sont donnés tellement de mal, que ce soit entre eux ou à l’extérieur. La saison dernière, ils avaient trouvé un moyen de contrôler ces problèmes, de mieux s’entendre. Cette saison, ces liens vont encore plus se resserrer.

The Americans saison 4

En saison 4, l’extraction de Martha a montré combien il était difficile de quitter le monde de l’espionnage, de régler une situation compromettante. Et en ce qui concerne Paige Jennings, est-ce que l’émancipation d’une adolescente envers ses parents est une façon incontrôlable mais aussi naturelle de se dégager de l’emprise de ce monde ?

Joe Weisberg : C’est exactement le genre de questions qui nous intéressent. Je ne dirais pas que c’est facile de grandir et de quitter le domicile parental, les liens avec nos parents. Et je pense que ce qu’on voit à travers les Jennings, c’est que ces liens sont rendus tellement complexes par la découverte par Paige de l’identité de ses parents… Et, en un sens, de qui elle est vraiment. Maintenant, imaginez que cette découverte se fasse quelques années avant de « quitter le nid » : qu’est-ce que cela lui fait ? Est-ce que ça rend son émancipation plus simple ou difficile, voire impossible ? On ne pense pas qu’il y ait une réponse claire, mais on est impatients d’explorer toute la complexité de ce sujet. Lorsque vous faites une série télé, c’est la meilleure ressource qu’on puisse avoir à disposition.

Au début de la saison 5, Oleg Burov (Costa Ronin) retourne en URSS. Est-ce que c’est l’opportunité d’avoir une nouvelle fenêtre sur les coulisses de l’administration soviétique ? Surtout avec ce personnage, qui aime beaucoup la culture américaine et a une relation difficile avec son père et avec le népotisme… Est-ce que ce retour vers la « mère-patrie » met Burov encore plus mal à l’aise que d’habitude ?

Joel Fields : La patrie, ça reste la patrie. C’est une belle opportunité pour nous d’explorer la vie en URSS à cette époque, de son point de vue. Les saisons précédentes, on présentait les personnages au sein de la Rezidentura du KGB pendant leurs opérations, mais pas vraiment d’actions se déroulant là-bas. On pensait qu’il était temps.

Parmi les personnages récurrents, Gabriel (Frank Langella) et Claudia (Margo Martindale) tiennent une place importante. Quelles sont les raisons qui vous poussent à continuer d’approfondir ces personnages et est-ce que leur présence durable, tout comme leur relation avec les Jennings, symbolise un espoir de pouvoir avoir une carrière et de sortir vivant de cette profession ?

Joel Fields : Je ne sais pas si on y a réfléchi en ces termes, mais on l’a senti. À chaque fois que l’on croise une version plus âgée de soi-même, on la voit certainement comme un de nos futurs possibles. On doit se demander si Gabriel et Claudia s’en sont vraiment sortis : ils ne sont pas au cœur des opérations comme Philip et Elizabeth, mais ils ne sont pas non plus rentrés. C’est une des choses que l’on va explorer pour tous les deux : leur utilité continue au sein du KGB. Car ils continuent à faire face aux défis inhérents à la vie d’espions.

À travers votre travail sur plusieurs saisons avec des acteurs du calibre de Frank Langella et Margo Martindale, quel est leur apport à l’écran par rapport aux scénarios que vous leur fournissez ?

Joe Weisberg : On ne peut pas vraiment le dire. Ils sont très expérimentés, et tout simplement, ce sont des génies. Être en leur présence, avoir leur professionnalisme à disposition, cela imprègne tout. Et quand on discute avec les comédiens qui travaillent directement avec eux, c’est conforme aux attentes : un vrai bonheur, une expérience riche. Je ne veux pas trop en rajouter, sinon Frank et Margo vont nous retrouver et nous ordonner d’arrêter de parler d’eux comme s’ils étaient des reliques, mais c’est un bon moment pour tous.

Vous montrez, à plusieurs reprises, le degré de professionnalisme à la fois des Jennings mais aussi des agents du FBI. La manipulation et la guerre psychologique sont des éléments clefs du métier d’espion. Y a-t-il un point, lors de l’écriture d’un épisode, où vous vous dites que l’infiltration ou la mission des Jennings est beaucoup trop facile pour eux ?

Joe Weisberg : Au fil des saisons, on a durci les missions et on les a rendues encore plus réalistes à nos yeux, et cela a rendu les arcs des personnages plus intéressants. Lors de la première saison, on les voyait faire toutes ces missions, alors que dans la saison 4, il a fallu toute une année à Elizabeth pour faire cette opération avec Yung-Hee. Notre intérêt est justement de les voir bâtir ces relations, les utiliser et s’adapter à leurs changements lorsqu’elles deviennent plus ténues. Et un des grands arcs de cette saison 5 explorera ce sujet.

THE AMERICANS Saison 5 - Episode 1

Vous faites beaucoup de recherches pour le compte de la série, mais vous avez aussi engagé des consultants de renom : l’auteur de Goodbye, Farewell, Sergueï Kostin, et l’ancien lieutenant-colonel impliqué dans l’affaire des Contras en saison 3, Oliver North. Que vous apportent-ils concrètement, et est-ce qu’ils vous aident à planter des situations plus crédibles qu’avec une simple recherche de vos équipes ?

Joel Fields : Il n’y a rien de mieux que les consultants, car la recherche a ses limites. Elle peut vous donner des idées, des faits, vous aider à vous rapprocher de choses à écrire, mais il n’existe pas de documentation suffisante, dans ces cas, pour vous aider à concrétiser des situations. Vous devez chercher des gens qui ont eu ce type d’expérience ou étaient eux-mêmes présents. Sergueï Kostin a grandi sous l’ère soviétique et a beaucoup écrit sur le KGB en tant que journaliste. Il a beaucoup de contacts d’ex-agents, peut aller les voir et demander : « comment ça se passait ? Comment les choses fonctionnaient dans votre division ? » Et il n’y a pas de moyens de se documenter là-dessus, il faut aller à la source. On a aussi, parmi nos consultants, l’un des experts mondiaux de l’histoire de la technologie d’espionnage, H. Keith Melton, qui peut aller récupérer des choses pour nous car il sait tout sur tout. Et il nous prête aussi des artefacts que l’on utilise comme accessoires dans la série. Lorsqu’on a besoin qu’Elizabeth manie de vraies caméras utilisées à l’époque par le KGB, Keith nous envoie celles qu’il a collectées au fil des années. De la même manière, on questionne souvent Chris Lynch sur le fonctionnement interne du FBI à l’époque et du comportement entre agences. Si la documentation nous oriente bien dans l’écriture, en cas d’impasse, on se tourne vers ces gens-là.

On passe beaucoup de temps avec chaque département sur ce souci du détail. Un des comédiens m’a confié qu’il ne se sentait pas dans la peau de son personnage avant de mettre les chaussures. Je trouvais ça bizarre jusqu’à ce que j’en fasse l’expérience en tournant ce qu’on a écrit : l’agrégation de tous ces petits détails tend vers quelque chose d’authentique.

La réalisation tend aussi à démystifier et enlever le glamour des années 1980. En quelque sorte, vous montrez la « réalité crue » de la vie sous Reagan. Est-ce que c’est un effort volontaire de ne rien embellir des années 80 ?

Joel Fields : C’est amusant, je ne pense pas que c’est volontaire pour moi et Joe car notre enfance s’est passée dans les années 1980, même séparément. Et ce n’était pas très glamour pour moi ! (rires) Quand j’avais 13 ou 14 ans, c’était plutôt une époque bizarre, même si certains de mes camarades au collège et au lycée me semblaient très glamour. Je pense que c’est plus une répercussion de notre façon de travailler. On a passé beaucoup de temps avec les chefs opérateurs cette saison, tout comme lors de la première saison, et avec notre chargé de production Chris Long pour donner un cachet authentique à la série. Et une des raisons pour laquelle l’image a plus de grain que d’habitude, c’est que les techniques de tournage sont tellement sophistiquées qu’elles peuvent donner un aspect très conforme à la réalité. Avec ce grain, on a essayé de rapprocher la série des thrillers de la fin des années 1970, qui avaient un aspect plus sale. On ajoute d’ailleurs du grain numériquement lors de la finalisation de chaque épisode, en faisant tourner du négatif vierge sur une caméra.

Vous avez signé un accord de développement l’été dernier avec FX Productions pour produire de nouvelles séries. Avez-vous eu le temps de réfléchir à d’autres idées de séries ou pensez-vous accompagner des pitchs venant des scénaristes de The Americans ?

Joel Fields : On travaille sur des idées qui ont été amenées par nos scénaristes, qui sont très intéressantes. Quant à nos propres idées, on est tellement focalisés sur la série qu’on n’a jamais eu de temps pour les transformer en projets pour nous, du moins pour le moment. Mais chaque chose en son temps.

The Americans, saison 5, tous les jeudis entre 23 heures et minuit en VOSTF sur Canal + Séries et en replay sur myCANAL. Les 4 premières saisons sont disponibles sur Netflix et en DVD/Blu-Ray chez FPE.

Curieux d’en savoir plus sur cette nouvelle saison ? On vous laisse découvrir quelques teasers bien alléchants…

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