Stranger Things : Aimer à perdre la raison

La diffusion de la saison 2 est prévue pour le 27 octobre 2017. Le compte-à-rebours est lancé… L’occasion de revenir sur l’attachement surnaturel provoqué par la série des frères Duffer l’an passé. Et nos cœurs à nouveau de palpiter comme jamais…

Pourquoi sommes-nous si nombreux à aimer Stranger Things ? Tout l’été (2016) les articles ont pullulé sur le net pour décortiquer la série des frères Duffer, à grands coups de vidéos et photos pour repérer les références distillées dans la série. Certains ont crié leur bonheur de se trouver en terrain connu, si fiers d’identifier les effets de citations, trop heureux de pouvoir plonger à nouveau dans des mondes aimés, remixés en un seul et même univers. C’était Noël avant l’heure quand Winona Ryder saisissait entre ses mains une guirlande lumineuse pour tenter de communiquer avec son fils disparu. Un récit digne d’un roman de Stephen King, des personnages et une iconographie tout droit sortis de l’univers de Spielberg, des musiques ravivant les temps forts de la filmographie de John Carpenter… Autant de stimuli puissants pour rassembler vite une communauté de fans autour d’une série entre surnaturel et science-fiction, consciente de s’embarquer sur un territoire déjà largement exploré.

Je sais ce que tu as fait l’été dernier

Voilà le tour de force des jumeaux Duffer : parvenir à user (oui, c’est le terme juste) de citations sans qu’aucune d’entre elle ne semble plaquer, mais donner l’impression au contraire que toutes ces références ont été habilement digérées – tout comme le Demogorgon absorbe ses proies et se nourrit de leur essence pour gagner en puissance. Bien des œuvres des années 1980 sont ainsi prises dans le tissu narratif et esthétique de Stranger Things, énorme cocon propice à la nostalgie. Les Goonies, E.T., Rencontres du troisième type, Poltergeist, Evil Dead, Alien, The Monster Squad, Les Griffes de la nuit, Stand by Me, Les Dents de la mer, Star Wars, The Thing, Predator… Autant d’images iconiques ravivées en un instant, dans huit épisodes trépidants qui filent comme une flèche. Mais loin de moi l’idée de reproduire ici l’immense liste de toutes les références identifiables dans Stranger Things. D’autres s’en sont déjà très bien chargés, par écrit ou en images, ces derniers mois. Sur YouTube, on retiendra les furieuses vidéos de The What Guy (« 50 Facts You Didn’t Know About Stranger Things ») et d’Eric Voss sur la chaîne New Rockstars (« Stranger Things – Every reference & easter egg explained »). Un montage survolté et un débit mitraillette pour passer en revue les effets de citations repérés, des plus évidents aux plus subtiles, dans une frénétique (et illusoire) démarche d’exhaustivité.

De toutes ces publications, on retient une chose : sinon la richesse démentielle de Stranger Things, sa capacité a valorisé son spectateur en lui permettant de faire montre de sa propre culture. La série s’affirme comme un double jeu de pistes : pour les personnages pris dans le labyrinthe de son récit et pour les spectateurs émérites pris à déambuler dans leur propre mémoire culturelle. Mise en scène d’un univers dont l’endroit et l’envers s’interpénètrent, Stranger Things brille par sa capacité à mettre nos cerveaux « upside down » (toi qui as vu la série, tu comprends, le jeu citationnel est donc sans fin). Cet été a donc été une période de tornade, ou plutôt de tempête sous un crâne, pour tous ceux qui étaient à même de jouir de la richesse intertextuelle de Stranger Things. Pourtant, très vite, des voix discordantes allaient s’élever pour crier au scandale de la manipulation. N’oublions pas que la cible potentielle de Stranger Things est aussi d’une génération « Trust No One », biberonnée aux affaires non classées de Mulder le parano et Scully la sceptique dans les années 1990. Alors très vite, ça a râlé : ça suffit le « resucé-de-déjà-vu », les astuces marketing pour calibrer un show « avec-tout-ce-qu’on-aime », histoire de faire le buzz, faire péter la fréquentation de Netflix et frétiller les annonceurs ! On nous mentait, on nous spoliait, nous étions les pantins d’une grande machination où notre jouissance ciné/sériephile n’était qu’au service d’une rentabilité glaciale. Pourquoi alors se laisser brosser dans la sens du poil sans s’ébrouer ? Pourquoi ?

 

stranger things by clapmag

Fais voler les vélos !!

Mais pourquoi ne pas jouir sans entrave et se débarrasser pour une fois de toutes ces contraintes que l’on s’impose à soi-même dès lors qu’on possède un certain bagage culturel. Stranger Things nous confronte à une réalité que les analystes et critiques ont du mal à accepter : ils peuvent aimer sans condition. Toutes les raisons qui permettent de donner du sens à leur addiction pour la série ne sont en fait que des boucliers. Ils aiment à perdre la raison, ce n’est pas rationnel et ça les dérange. Mais pourquoi ne pas se faire ce plaisir-là ? Redevenir un simple spectateur, celui qu’on était à cinq ans, celui qui s’est perdu depuis dans la forêt du savoir et de la prise de distance. Car la distance, Stranger Things passe son temps à l’abolir pour nous obliger à embrasser son univers sans condition. Les frères Duffer ont rendu à la fiction tout son pouvoir : celui de suspendre toute lucidité. « Fais voler les vélos, fais voler les vélos !! », se prend-on à crier quand Eleven et ses jeunes protecteurs tentent d’échapper aux méchants. À la fois parce que notre mémoire nous incite à voir dans ces images une réminiscence d’Elliot et de son copain E.T., mais aussi et surtout parce qu’avec Stranger Things nous nous sentons soudain comme Bastien face aux pages de L’Histoire sans fin. Nous ne sommes plus face à une série, mais dans une série, avec cette impression étrange (l’adjectif est évident) que les huit épisodes semblables à un film découpé en chapitres ont été conçus sur mesure juste pour nous. À lire les commentaires des spectateurs sur la page Facebook du show, cette impression est communément partagée.

Le tour de force des Duffer serait donc d’avoir conçu une série qui apparaît pour chaque spectateur comme destinée à lui seule, lui procurant la sensation de vivre un moment intime et unique.

Le tour de force des Duffer serait donc d’avoir conçu une série qui apparaît pour chaque spectateur comme destinée à lui seule, lui procurant la sensation de vivre un moment intime et unique. Et la grande magie de Stranger Things est d’exister au-delà des innombrables références qui l’anime. En effet, il n’est pas nécessaire de posséder cette mémoire (de cinéma, de séries, de comics) pour être happés par le show. Ceux qui étaient adultes ou adolescents dans les années 1980 y reconnaissent certes des images métonymiques, réellement vues au cours de cette décennie. Mais nombre de fans de la série sont nés dans les années 1980 (ou après) et étaient trop jeunes (ou pas nés) au moment de la sortie de ces films. Ils les ont découvert après coup, parfois bien plus tard, ou pas du tout. Les Duffer eux-même sont nés en 1984, quand la première saison de leur série se déroule en 1983. Stranger Things est donc le reflet aux mille éclats d’un temps culturel fantasmatique et fantasmé. Ceux qui ont découvert Les Goonies enfants n’ont pas le même rapport à ce film fantasque que ceux qui l’ont vu adultes. Madeleine pour les uns, pitrerie filmique pour les autres. Et pourtant, on frémit à l’unisson devant les aventures de Mike, Justin, Lucas, Eleven et les autres. Nul besoin non plus d’avoir tremblé il y a trente ans – ou d’avoir jamais trembler – en écoutant la musique d’Halloween (John Carpenter) pour frissonner d’effroi et d’excitation dès les première note du générique de Stranger Things. La preuve, s’il en faut une, que les récits, images et motifs du cinéma fantastique des années 1980 ne meurent jamais, comme les méchants se relèvent toujours pour un dernier frisson, sans jamais prendre une ride (Freddy Krueger mis à part, mais il partait déjà avec une mauvaise condition cutanée).

Lors des derniers Emmy Awards, les enfants de Stranger Things ont fait le show en parfaits entertainers, focalisant sur eux l’attention de toutes les caméras. Une occasion de plus de voir le web envahi d’articles consacrés à la série. Le virus ne cesse donc de se propager et il n’est plus un jour sans que nos fils d’actualité sur les réseaux sociaux ne soient parsemés de publications sur ce phénomène culturel pandémique. À la tête de cette frénésie, Millie Bobby Brown, l’interprète de la jeune Eleven, attire toutes les attentions. Décrite comme la nouvelle Natalie Portman, on prie pour la retrouver dans la deuxième saison en 2017, comme la fin de la première le laisse espérer. En attendant, on se laisse aller à aimer sans réserve. Allez, oui, pour une fois, on aime et puis c’est tout. Point final. Bizarre autant qu’étrange non ?

Quelques éléments de réponse déjà et tant de nouvelles questions dans la bande-annonce de la saison 2

Carole Milleliri

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

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