Les Chansons que mes frères m’ont apprises : critique

Refrain sioux

La chanson sioux de la pékinoise Chloé Zhao, fruit d’une immersion longue de quatre ans dans une réserve du Dakota du Sud, a séduit Sundance avant d’être sélectionnée à la Quinzaine des Réalisateurs cette année au festival de Cannes. La jeune scénariste, réalisatrice et productrice choisit de donner la parole à la plus ancienne des minorités américaines dans un beau premier long métrage, qui tire sa force des grands espaces désertiques du Nord des États-Unis sans toutefois parvenir à surmonter ses lacunes d’enjeux dramatiques.

Dans la réserve indienne de Pine Ridge dans le Dakota du Sud, le jeune Johnny Winters vient de terminer sa scolarité. Il nourrit en secret le projet de partir pour Los Angeles avec sa petite amie Aurélia qui doit étudier là-bas. Pour amasser la somme nécessaire à son départ et se trouver une voiture, Johnny se lance dans le trafic de spiritueux, alors même que l’alcool est prohibé dans la réserve. Seulement, sans un rêve à lui et alors qu’il n’ose abandonner Jashaun, sa petite sœur de treize ans, Johnny est contraint de reconsidérer son avenir…

Cholé Zhao hésite entre le contre-récit d’initiation et la tragédie pour finalement choisir une voie médiane quelque peu tiède.

Cholé Zhao filme les grands espaces américains comme une prison à ciel ouvert, où la population sioux se languit et se saoule sans rêver de plus lointains horizons que ceux fixés par les générations précédentes. Faute de sang neuf, la consanguinité domine dans cette communauté de frères et sœurs, et la culture autrefois vivace semble avoir été asphyxiée depuis. Ivres et las, les adultes guettent leur fin inexorable tandis que la jeune génération formule unanimement le même espoir : devenir champion de rodéo et à terme posséder son ranch dans la réserve. Ce rêve américain miniature et désuet, Johnny ne le partage pas. Il voit les choses en grand et, tel un self-made-man de fiction, il est prêt à emprunter le chemin de la criminalité pour parvenir à ses fins. Pour ce faire, il se lance dans le trafic d’alcool, une trajectoire personnelle lourde de sens puisqu’elle voit Johnny nourrir au sens propre les démons de ses anciens. Zhao le filme cependant moins comme un agent du chaos que comme un messager circulant entre les différents personnages dont elle dresse le portrait, au risque de diluer ses enjeux dramatiques dans un portrait non exempt de poésie mais un brin figé.

Le titre porte en lui la marque d’un refrain appelé à se répéter et, de fait, on sait Johnny condamné d’entrée de jeu. Ses pérégrinations pour s’en sortir s’apparentent à une course aussi folle que vaine où le destin semble déterminé à se tenir entre lui et ses rêves. Cholé Zhao hésite entre le contre-récit d’initiation et la tragédie pour finalement choisir une voie médiane quelque peu tiède et qui manque cruellement de souffle épique. Le rythme s’en ressent quelque peu, surtout en première partie. Cependant la jeune réalisatrice ne démérite pas et touche parfois au sublime, quand la nature reprend ses droits ou qu’elle aborde directement la transmission générationnelle. À ce titre, le personnage de la petite sœur, avec son visage typé et résigné, sort son épingle du jeu. Sa volonté de trouver une connexion avec son père défunt en trifouillant les cendres de sa maison et le sens qu’elle semble trouver dans cet éternel recommencement émeuvent et sidèrent. En outre, elle offre à son frère un passionnant contre-point qui permet à Chloé Zhao d’envisager à travers les enfants Winters les deux visages d’une communauté sioux luttant entre tradition assumée et volonté inavouée de renouveau.

Grand récit au cœur feutré, ce premier long métrage mérite d’être vu pour son seul sujet. Alors qu’il est peu traité dans le cinéma américain, Cholé Zhao lui offre un regard poétique, documenté et sans jugement. Pour qui saura faire l’impasse sur les défauts de rythme, Les Chansons que mes frères m’ont apprises s’avèrera un voyage rare.

Réalisé par Chloé Zhao. Avec : John Reddy, Jashaun St. John, Irene Bedard, Aurelia Clifford. Genre : drame. Nationalité : américaine. Durée : 1h34. Distribution : Diaphana Distribution. Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs 2015. Sortie en salles : 9 septembre 2015.

Elisabeth Yturbe

Elisabeth Yturbe

Elisabeth apprend à parler comme une adulte avant d’avoir des choses à dire, dicte une nouvelle avant de savoir former des lettres et réalise sa première vidéo à l’âge de huit ans. Moins précoce que précipitée, elle acquiert le surnom de Miss Catastrophe et se trouve bien obligée de prendre en main son hyper-activité. Bavarde et polémiste, elle aime les questions sans réponse et les débats sans fin. Son grand rêve ? Remonter le temps pour rencontrer l’Histoire et satisfaire son insatiable curiosité.

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