Small dicks, Big Mouth

Depuis quelques semaines, et peut-être pour la première fois dans une création originale, Netflix parle de cul à ses abonnés ! Mais derrière le concept racoleur de série olé-olé sur l’apparition des pulsions sexuelles, c’est toute une étude des comportements humains en plein bouleversement que Big Mouth nous propose. On ne l’avait pas vue venir.

« Life is a fucked up mess, oh it’s a shit show ! » (1) chantent en chœur les différents héros de la nouvelle série Netflix. En dix épisodes, les parents comme leurs progénitures ont eu leurs lots de petits bonheurs, de rêves brisés, de gros dilemmes ou d’amours déçues. Derrière son énergie bon enfant, Big Mouth cache l’ambition démesurée de raconter les troubles qui jonchent le parcours de l’être humain, qu’il ait 13 ou 40 ans. Du réveil des hormones à leur apaisement – en admettant que cela arrive un jour. Tout commence avec deux amis, le grand Andrew, au physique disgracieux en forme de poire, et le petit Nick, aux grands yeux bleus séducteurs. La nature sachant se faire injuste, le premier voit sa puberté le frapper de plein fouet, tandis que le second se languit de voir la sienne débuter et assiste impuissant au changement de comportement de son meilleur ami qu’il ne reconnaît plus. En cinq mots comme en cent : l’adolescence dans toute sa splendeur.

Aborder la puberté et ses ravages sur le quotidien de ces jeunes jouvenceaux était un pari risqué. Mais Big Mouth partait avec de gros atouts dans sa manche. À commencer par la chance infinie de ne pas devoir compter sur un network ordinaire, sujet à la censure et aux pudibonderies. Grâce à Netflix et à sa liberté de ton, l’irrévérence nécessaire à un tel projet était sauvegardée. Ce qui a permis à Nick Kroll, Andrew Goldberg, Mark Levin et Jennifer Flackett, les quatre créateurs de ce projet infiniment audacieux, de nous parler de règles, de masturbation ou de changements corporels sans détour. L’autre éclair de génie est d’avoir décidé d’affronter la thématique à bras le corps à travers le meilleur vecteur qui soit : l’animation. Le succès des séries animées pour adulte (l’hypnotisante Rick and Morty en tête) a prouvé depuis longtemps qu’on pouvait s’adresser à un public mature de manière culottée. Conseillée aux 16 ans et plus sur la plateforme de vidéo à la demande, Big Mouth n’a peur de rien et ose tout, libéré par les possibilités sans fin de son format. Ce qui lui permet autant de personnifier la violente omniprésence des hormones sous la forme d’intarissables Hormones Monsters – idée de génie au demeurant -, de faire s’exprimer « la plus grande femme du monde » (aka la Statue de la Liberté et son accent français prononcé) sur ses menstruations, de convoquer les fantômes de Duke Ellington, Freddy Mercury et Whitney Houston pour parler d’homosexualité et de taille de pénis (si-si) ou de voir un adolescent un peu trop libidineux fonder une famille avec l’oreiller qui sert de réceptacle à ses éjaculations solitaires. Ne lui jetez pas la pierre : avec sa douce voix câline (merci Kristen Bell), ce duveteux compagnon aurait pu faire craquer chacun d’entre nous.

Smells like teen spirit

Évidemment, le risque de tomber dans le graveleux et la provocation incessante avait de quoi faire frémir plus d’un spectateur. Le premier épisode, malgré son incroyable efficacité, laissait d’ailleurs une impression de focalisation hétérocentrée à travers le point de vue unique des deux mâles blancs en devenir. Mais le quartet de créateurs est plus malin que ça, et deux jeunes filles viennent très vite rivaliser d’intérêt avec les inséparables Andrew et Nick. À travers Jessi, la bonne copine un peu garçon manqué, et Missy, semi-freak à appareil dentaire que l’excès de sucre propulse dans un état second, Big Mouth ouvre son propos à la découverte de la puberté sous toutes ses formes. « I’m going through changes » (2), clame le générique, en nous montrant des poils qui s’étirent et des gouttes de sang qui perlent d’endroits inimaginables. Car évidemment, ces changements concernent tout aussi bien ceux des jeunes garçons que de leurs copines. Leurs corps sont en pleine croissance, comme le disait une publicité française des années 1990, mais ce n’est pas d’eau qu’ils ont besoin : c’est d’un peu de temps pour comprendre ces nouvelles voix dans leurs têtes qui les poussent vers l’autre sexe (ou le sexe d’autres personnes pour être plus exact).

Car les “hormones monsters” sont envahissants, adeptes de logorrhée verbale, véritablement doués pour transformer le moindre sous-entendu en invitation sexuelle… et bien entendu rares en explications. La bonne nouvelle, c’est que si Andrew a son monstre à lui (doublé par Nick Kroll), Jessi n’est pas en reste et possède également une créature dédiée à son désir, ses besoins et ses colères (avec l’inimitable Maya Rudolph aux commandes). Et sans crier gare, ce qui semblait être une énorme farce animée se transforme au fil du temps en véritable leçon d’éducation sexuelle, aussi informative que délurée. De la terrible première tâche de règles aux poils pubiens qui n’arrivent jamais, des célèbres 7 minutes au paradis cachés dans un placard au refus épidermique d’accepter l’éveil sexuel – tardif – de ses parents : le sexe, l’amour et leurs conséquences sont épluchés avec mordant, imagination et… une tendresse infinie. L’interdiction aux moins de 16 ans n’est pas anodine, tant les situations sont crues, directes et poussées à l’extrême. Pourtant, on ne pourrait rêver meilleur cours d’éducation sexuelle, tant la série prend pour mission d’expliquer, à sa manière, les enjeux de la puberté. « Everybody bleeds, like your insides are exploding » (3) chante un tampon mélancolique sur un air de R.E.M. Les différences d’attentes, la naissance (et l’extinction) du désir, les frottements consentis et les attouchements qui ne le sont pas. Nous n’avions jamais vu auparavant une série qui mettait autant d’ardeur à expliquer ce que chaque adolescent traverse seul dans son coin, à clarifier la notion de consentement et à prévenir de certains dangers inhérents à l’éveil de la sexualité (incompréhension de l’autre, idées toutes faites, addiction à la pornographie). Ne vous laissez pas berner par son impertinence : Big Mouth est terriblement importante.

Big Mouth (2017). Créée par Nick Kroll, Andrew Goldberg, Mark Levin et Jennifer Flackett.. USA – Netflix. Avec les voix de Nick Kroll, John Mulaney, Jessi Klein, Maya Rudolph, Richard Kind, Kat Dennings, Kristen Bell, Kristen Wiig…. 10 épisodes de 30 minutes. Saison 1 en cours.

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1 La vie est un gros bordel, c’est du vrai n’importe quoi.

2 Je passe par une série de changements

3 Tout le monde saigne, comme si nos organes explosaient

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