Sid & Nancy : God Save The Punk

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Sid & Nancy, l’adaptation par Alex Cox de la sulfureuse histoire d’amour entre Sid Vicious, le bassiste des Sex Pistols, et Nancy Spungen, ressort cette semaine. L’occasion de (re)découvrir, trente ans après, ce drame vénéneux.

« God Save The Queen », l’hymne du mouvement punk résonne dans les rues de Londres. Nous sommes en 1977 et les Sex Pistols sont au sommet de leur carrière. Ils ont tout juste vingt ans, crachent sur l’Angleterre de Thatcher, se moquent de la bienséance bourgeoise. La même année, leur leader, Sid Vicious, rencontre Nancy Spungen. Une histoire d’amour destructrice se noue entre le rockeur et la groupie accro à l’héroïne. Quelques mois plus tard, le corps sans vie de la jeune fille est découvert dans une salle de bain du mythique Hotel Chelsea de New York. Un coup de couteau dans l’abdomen, réalisé avec une arme achetée par Sid la veille, lui a été fatal. Interrogé par la police, il affirme ne se souvenir de rien.

Le film d’Alex Cox s’ouvre sur l’arrestation du jeune punk interprété par Gary Oldman. Mutique, il fixe le mur d’un regard vide. La pièce est en désordre, encombrée de bouteilles de bière. La chambre d’hôtel porte les stigmates des nuits passées à se défoncer, les marques des disputes causées par le manque. Flash back. Nous retrouvons la capitale anglaise  quelques mois avant le drame. Sid Vicious et Johnny Rotten taguent les murs d’un appartement cossu, descendent quelques bières et se préparent pour un concert. Image convenue d’une insouciance brutale mais resplendissante. Ce ne sont certes pas des enfants de cœur mais leur provocation reste très adolescente, (presque) candide. Sid est de ces gamins magnétiques dont la mort précoce a marqué l’histoire du rock. Jim Morrison, Janis Joplin, Ian Curtis, Kurt Cobain, pour ne citer qu’eux : la liste est longue. Lui n’atteignit pas leur âge. Il disparaît moins d’un an après Nancy, victime d’une overdose. Il avait 21 ans. Pourtant, grisés par l’énergie qui se dégage de leur musique, on s’interroge. Malgré la violence environnante, cette fin tragique est-elle inéluctable ? Car ce n’est pas un documentaire sur les Sex Pistols que réalise Alex Cox. Pas, non plus, l’histoire d’un meurtre. Il s’empare de la poésie toxique du punk pour raconter les égarements amoureux de ces marginaux, aussi largués que superbes.

Gary Oldman et Chloe Webb sont Sid et Nancy ©Tamasa Distribution

Très vite, se substitue à la beauté écorchée des blousons noirs et des iroquoises la brusque descente en enfer du couple. Nancy initie Sid à l’héroïne. Il s’éloigne peu à peu du groupe. La drogue prend le pas sur la musique. Leur quotidien est rythmé par les doses qu’ils s’injectent dans les veines. À l’image de leur amour : fulgurant et mortifère. Ils s’envolent à Paris. Parenthèse hallucinée qui donne lieu à une scène onirique.Vêtu d’une veste blanche, Sid entonne une version apocalyptique de My Way. Cette séquence fait écho à un film tourné en 1978 à l’Olympia. Dans le clip d’origine, le jeune homme s’empare d’un revolver et tire sur la foule. Le public qui affiche un luxe ostentatoire s’effondre sous les balles du leader punk. La jeunesse enragée assassine littéralement la bourgeoisie obséquieuse. Dans la version d’Alex Cox, Nancy est au premier rang, coiffée d’une couronne d’épines. Il la vise en plein cœur. La jeune fille esquisse un sourire ironique et, malgré sa blessure, le rejoint sur scène. Une comédie macabre qui déjà les condamne en révélant l’issue tragique de leur romance.

La seconde partie du récit se déroule à New York. Sid est malade, Nancy hystérique. Seule une scène remarquable offre à ce quotidien désœuvré un dernier éclat. Ils s’embrassent dans une ruelle, sous une pluie de déchets. On pense à l’explosion finale du Zabriskie Point d’ Antonioni. Le temps, là aussi, semble suspendu. Définitivement, par cette mise en scène léchée, Cox a souhaité rendre grâce à cette jeunesse tourmentée, défendre sa beauté ravagée. Certes, à l’heure des polémiques actuelles – la dénonciation du harcèlement sexuel initiée par l’affaire Weinstein, Bertrand Cantat en couverture des Inrocks – , on ne peut que s’interroger sur l’esthétisation d’un « crime passionnel ». La culpabilité de Sid Vicious reste sujet à débat. Mais le propos n’est pas là. Il ne s’agit ni d’une enquête policière ni de la réhabilitation d’un criminel. Sans complaisance, Sid & Nancy évoque le nihilisme bancal auquel s’est adonnée une génération. Peut-être un rien d’innocence mais qui évite, justement, les écueils du voyeurisme. Alors, prenons ce film pour ce qu’il est : un drame romantique qui passe du grotesque au sublime, du glauque à la bleuette… le punk en somme.

Sid & Nancy. Écrit par Alex Cox et Abbe Wool. Avec Gary Oldman, Chloe Webb, David Hayman. Drame. Royaume-Uni. 1986. Durée : 1h52. Tamasa Distribution. Ressortie : 25 octobre 2017.

 

Léa Casagrande

Léa Casagrande

Des Beaux Arts à la philosophie, de Jurassic Parc à Jeanne Dielman, il n'a jamais été question de choisir. Mais le cinéma n'est-il pas, justement, le lieu rêvé pour tous les incohérents qui ont refusé de trancher entre un vélociraptor et un éplucheur à pomme de terre ?

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