Le Serpent aux mille coupures : Il n’est si petite vipère qui n’ait son venin

A l’instar du « Serpent » de son titre, référence double et subtile aux deux tueurs qui en viendront aux mains dans ce polar racé, le nouveau film d’Éric Valette ne se dévoile pas de prime abord. Il louvoie et avance masqué pendant un temps, puis se révèle vraiment pour ce qu’il est, une réussite indéniable du polar à la française.

Depuis le début des années 2000, Éric Valette construit une filmographie solide au service d’un cinéma de genre de qualité. Après avoir œuvré dans le cinéma d’horreur – Maléfique (2003) et le remake One Missed Call (2008)-, il s’est ensuite intéressé au film d’espionnage avec Une affaire d’État (2009), et au polar avec La Proie et la série Braquo (2011). En adaptant le roman Le Serpent aux mille coupures de DOA, auteur phare de la collection Série Noire chez Gallimard, il continue d’explorer le genre du film policier et livre un néo polar rural stylisé.

Dans le sud-ouest de la France, une chasse à l’homme est organisée pour retrouver un mystérieux tueur armé et dangereux. Blessé, le fugitif, incarné placidement par Tomer Sisley, se retrouve impliqué par hasard lors d’un échange de drogue. Réagissant à l’instinct et craignant pour sa survie, il liquide tous les hommes présents, dont le fils d’un magnat colombien. Réfugié dans la ferme la plus proche pour récupérer de sa blessure, il ne se doute pas que ce ne sont plus seulement les autorités françaises qui sont à ses trousses, mais aussi un tueur sanguinaire missionné par le cartel.

Eric Valette et DOA partent du canevas classique de l’anti-héros acculé, se terrant pour recouvrir quelques forces, afin de développer ensuite une intrigue dense, aux multiples ramifications internationales, qu’ils cherchent à ancrer sociologiquement. Le traitement se veut naturaliste, conscient des problématiques sociales et politiques du monde moderne, et tire le genre policier vers un dénuement sec. L’ensemble des personnages, soignés dans leur caractérisation et leur véracité, se retrouvent prisonniers d’un engrenage dramatique obéissant au hasard, aux rôles prédéfinis et aux circonstances de la vie. Diverses problématiques et enjeux contraires cohabitent alors et se frictionnent dangereusement pour enfin exploser lors de la confrontation finale où personne n’arrivera vraiment à appréhender le tableau dans toute son entièreté.

S’il n’évite pas quelques écueils et facilités dans la relation entretenue par le personnage de Tomer Sisley avec la famille contrainte de l’héberger, Le Serpent aux mille coupures tire son épingle du jeu de l’idée même de cet arrêt astreignant. Là où l’on imaginerait volontiers un fugitif essayant de mettre le plus de distance entre lui et ses poursuivants, cet énigmatique tueur, que l’on commence tout juste à apprécier, doit se cacher et récupérer coûte que coûte. Tel un animal blessé, ce « serpent » se terre mais n’en reste pas moins venimeux. Un autre animal à sang-froid, le tueur employé par le cartel et incarné par un Terence Yin exquis, qui torture ses victimes en leur infligeant mille blessures, va tout faire pour croiser sa route et se mesurer à lui.

Avec des personnages forts et complexes, Valette et DOA donnent une justesse indéniable à l’ensemble du métrage, ce qui compense un certain manque d’originalité et un trop plein de classicisme. Seulement, l’intérêt n’est pas forcément de renouveler le genre, mais de s’en servir en en respectant les codes et la finalité. En cela, le film réussit le pari de devenir une nouvelle référence dans le polar typiquement français, genre souvent malmené, mais qui, lorsqu’il est réussi, est considéré comme l’une de nos fiertés nationales.


Réalisé par Eric Valette. D’après le roman de DOA. Avec Tomer Sisley, Terence Yin, Pascal Greggory et Stéphane Debac. France / Belgique, 2017, 1h16. Genre : polar. Distribution : New Story District. Relations médias : MIAM. Sortie en salles : 5 avril 2017.

 

Julien Savès

Julien Savès

Julien Savès a plusieurs robots à son effigie et un ou deux jumeaux maléfiques pour lui permettre de mener à bien toutes les activités dans lesquelles il a décidé de se lancer un soir de grande beuverie. A la fois producteur et réalisateur pour la structure de production indépendante Broken Production, créateur et co-directeur du festival multiculturel BD6Né, il s'adonne déjà à plusieurs activités journalistiques au sein de Format Court et Distorsion, ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre le giron "malfaisant" de Clap! dont il alimente le côté obscur.

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