Retour à Twin Peaks

Tout, ou presque, a été dit sur Twin Peaks. Diffusées en 1990 et 1991, ses deux premières saisons avaient provoqué un véritable séisme télévisuel, certes diminué par une chute fracassante de l’audience une fois le mystère de la mort de Laura Palmer résolu (milieu de la saison 2). Cependant, à la manière des films de Lynch, cette série allait influencer tout un pan d’une création sérielle aux portes de son âge d’or. X-Files, Les Sopranos, Lost, Dexter, The Leftovers, etc. Autant de grandes œuvres télévisuelles qui portent en elles l’ADN Twin Peaks. En 25 années, on a vu se multiplier les productions réutilisant son imagerie, le « Qui a tué (un tel ou une telle) ? », ou encore son étude de microcosmes en apparence normaux mais porteurs de sombres secrets. C’est le cas de Desperate Housewives, Les Revenants, The Killing, True Detective, Wayward Pines ou plus récemment Riverdale (sorte de Twin Peaks pour ados). Si son retour peut laisser penser que David Lynch et Mark Frost veulent boucler la boucle, la série revient plutôt pour littéralement exploser les codes qu’elle avait dessiné au début des années 1990.

L’émotion provoquée par la saison 3 de Twin Peaks n’est pas tant due à la joie de retrouver, vingt-six ans après, la reine mère des séries modernes, son univers et ses personnages cultes. Si elle nous bouleverse, c’est plutôt parce qu’elle comble enfin le vide énorme laissé par l’absence prolongée de son principal géniteur dans le paysage cinématographique depuis plus d’une décennie. À l’heure où les États-Unis ressemblent de plus en plus à un film de David Lynch – avec en point d’orgue l’élection d’un président semblable au « héros » monstrueux de Dumbland, une autre de ses créations – la série rappelle à quel point Lynch est le plus moderne des cinéastes au monde, et peut-être le plus grand. Twin Peaks n’est plus Twin Peaks. En un quart de siècle, l’esthétique télévisuelle a changé, le monde a changé, Lynch a changé. Ce dernier a eu l’excellente idée de ne pas sombrer dans le piège de la nostalgie qui aurait contenté la majeure partie des fans. Twin Peaks saison 3 est un objet hybride qui se revendique davantage de Fire Walk With Me et Inland Empire, deux des œuvres les plus radicales du cinéaste.

Une œuvre d’art totale

Pendant la décennie qui a séparé Inland Empire de cette troisième saison de Twin Peaks, Lynch n’est pas resté inactif. Tour à tour peintre, photographe, chanteur-compositeur ou designer, il a offert à son art une expansion logique, lui qui s’était au départ lancé dans la création de tableaux. On comprend mieux pourquoi, dès les premières secondes de l’épisode 1, le réalisateur s’éloigne du cadre du « soap opera » pour nous emmener vers des territoires plus abstraits, comme cette mystérieuse structure de verre située dans un immeuble new-yorkais et constamment surveillée par des caméras. Elle se révélera être plus tard une porte vers la « black lodge » où est enfermé Dale Cooper – agent du FBI et héros culte de la série – mais aussi vers d’autres forces obscures. La mise en scène de la salle et de l’objet qu’elle contient nous ramène évidemment à la conception de Twin Peaks. Le genre de mise en abyme qui se manifeste rarement sur un poste de télévision. Les exemples de la sorte se multiplient au fil des premiers épisodes de cette nouvelle saison. Citons par exemple cet arbre parlant, fait d’os et de chair (épisodes 1 et 2). Ou la longue séquence rappelant le cinéma muet où les corps de Cooper et d’une inconnue sont plongés dans une stase chromatique (à tendance mauve) où chacun des mouvements qu’ils effectuent hésitent entre leur passé et leur devenir (épisode 3).

Lynch a d’ailleurs atteint le point de non retour avec le récent épisode 8, conçu comme un trip cosmique à la manière de 2001, l’odyssée de l’espace de Kubrick, saturé par l’inquiétante étrangeté et l’angoisse de la Bombe de En quatrième vitesse d’Aldrich. Le réalisateur nous emmène aux origines du mal et du bien à travers un flashback de près d’une heure. La fission des deux forces étant provoquée par une autre fission, nucléaire :  l’explosion au Nouveau Mexique de la première Bombe A, le 16 Juillet 1945, un test avant Hiroshima et Nagasaki. Une date funèbre, comme marqueur temporel de la bascule dans un monde du chaos où il est possible d’anéantir des centaines de milliers de vies en un instant. Une nuit sans fin avec comme dernier éclat du jour, le flash aveuglant et mortel de l’explosion. L’ère de Bob en somme, incarnation mystique du mal dans Twin Peaks. Sa naissance, au coeur de la réaction atomique, nous est d’ailleurs montrée dans une scène sidérante d’expérimentations, entre délires visuels à la Stan Brakhage et hommage appuyé aux tableaux d’Edward Hopper (notamment ses stations services) dont la subtile étrangeté déborde ici par l’intermédiaire d’un brouillard et des « Hobos » errants comme des zombies. En fond, résonne le strident et symbolique Thrène en mémoire des victimes d’Hiroshima de Penderecki pour offrir une expérience artistique totale. C’est tout Twin Peaks qui devient un terrain de jeu formel sans fin offert à Lynch par Showtime. On ne peut plus parler ni d’une saison en 18 épisodes, ni même d’un très long métrage de 18 heures. Il s’agit plutôt d’un nouvel acte majeur dans l’histoire contemporaine des arts visuels qui se déroule devant nos yeux ensorcelés.

La bête humaine

En expliquant dans l’épisode 8 les origines de Bob, que l’on pensait être une figure beaucoup plus ancestral, Lynch nous révèle qu’il est le fruit de l’homme, le seul capable de repousser les limites de l’horreur. Twin Peaks confirme qu’elle est la grande fiction moderne sur le bien et le mal, mais en décalant la problématique du mystique à l’humain.

Cette saison 3 est d’ores et déjà l’objet le plus sombre et désenchanté de son auteur. Finie la fausse atmosphère kitsch et légère des précédentes. C’est une rupture à tous les plans qui est opérée. Dès l’épisode 1 et 2, le ton est donné, l’auteur éclate son récit de New-York à Las Vegas en passant par une petite ville du Dakota du Sud. Twin Peaks et ses alentours, décor unique des deux premières saisons, ne sont pas pour autant délaissés, et l’on retrouve par bribes le commissariat, l’Hôtel du Grand Nord, le Double R ou le Bang Bang Bar et leurs habitants. Cependant, ils semblent dévitalisés, comme des tombeaux hantés par les fantômes des anciens protagonistes. S’ils n’ont pas perdu leur charme, Shelly, Bobby, James, Benjamin, Andy ou Norma sont habités par une terrible mélancolie. Exit la fausse candeur des débuts, les héros d’antan sont possédés par une tristesse sourde, une fêlure interne qui trouve écho dans leur physique troublé par le vieillissement, qui les rapproche de la mort.
Le temps passe, file et laisse son empreinte pour nous rappeler cruellement notre mortalité. Lynch a 71 ans, un âge crépusculaire où il doit se confronter à une immuable régression physique et psychique,  jusqu’à faire face sa propre disparition. On ne s’étonne donc pas de voir Lynch retrouver son rôle de Gordon Cole (haut gradé du FBI, à l’ouïe joyeusement défaillante). À l’époque simple « side kick » comique, il est désormais l’un des protagonistes. Par son omniprésence à l’écran, le réalisateur met en scène sa désuétude personnelle. Cela a un impact plus général dans Twin Peaks par la fascination de la caméra pour les corps vieillis des acteurs des deux premières saisons. C’est aussi vrai pour les nouveaux venus et habitués de Lynch : Laura Dern, Naomi Watts, Balthazar Ghetty, etc. S’exprime ici l’émouvante beauté de cette renaissance : les vingt-cinq années d’ellipse qui séparent la saison 2 de la 3 sont les mêmes dans la diégèse et dans la vie réelle. Point de far ou de maquillage pour accentuer ou réduire les effets du temps, Lynch filme ses personnages dans un réalisme déstabilisant pour le réalisateur le plus onirique qui soit. Le naturalisme de l’image est amplifié par l’usage du numérique, et s’en dégage une poésie propre qui démonte les a priori sur le format. Les gros plans sur les visages ridés, usés, malades des personnages (certains acteurs étaient atteints d’Alzheimer ou d’un cancer et nous ont quitté depuis) forment ainsi l’une des formes filmiques majeures de cette nouvelle mouture de Twin Peaks, aussi pertinentes que les expérimentations lynchiennes les plus bizarres.

Une scène, qui a la simplicité d’un champ contrechamp, cristallise cette nouvelle dimension explorée dans Twin Peaks. Au milieu de l’épisode 3, il suffit d’une photo de Laura Palmer (jeune à jamais) pour que la face de Bobby Briggs explose en un concert d’émotions fulgurantes, comme s’il se réveillait d’un coma au long cours, de plus d’un quart de siècle. Un choc qui ne se traduit que par des larmes et une douleur indicible.

Le destin de Dale Cooper s’inscrit lui aussi dans la même problématique. Divisé en trois êtres (génie du jeu d’acteur de Kyle Maclachlan), il a vu son doppelganger maléfique prendre sa place sur Terre pendant que lui est resté piégé dans la « black lodge ». La présente saison est celle de sa revanche, mais elle tarde à prendre forme. Après avoir récupéré l’identité d’un autre de ses doubles, Dougie Jones, créé par la « black lodge », il est condamné à devoir réapprendre à vivre en passant par un état d’idiotie absurde et burlesque. Si l’on rit et s’émerveille de sa candeur enfantine qui vient parasiter ce gigantesque film d’horreur, on ne peut s’empêcher d’y voir la peur de Lynch de régresser de pareille manière en vieillissant.

La jeunesse n’a néanmoins pas  déserté l’écran, notamment à travers les successeurs des lycéens que l’on suivait amoureusement, et quelques enfants. Seulement, c’est une espèce en voie de disparition, menacée par la bête humaine. Toutes les jeunes filles sont des ersatz de Laura Palmer, potentielles victimes de viol et de meurtre sanglant. Tandis qu’un petit garçon jouant paisiblement avec sa mère peut se faire écraser soudainement par un pick-up. Pick-up lui-même conduit par un ado perturbé, violent et terrifiant aux allures de Bob rajeuni. Le mal est partout et s’infiltre insidieusement, car présent de manière innée chez l’homme. A voir si le bien a une chance de triompher. Et si David Lynch y croit encore.

 

Réalisé par David Lynch. Écrit par Mark Frost et David Lynch. Avec Kyle MacLachlan, Naomi Watts, Tom Sizemore. Drame, Fantastique, Policier. Etats-Unis. 18 épisodes. Diffusion : à partir du 21 mai 2017 sur Showtime et du 25 mai 2017 sur Canal +.

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