Retour à Forbach : la parole en résistance

Comment surmonter son sentiment d’impuissance quand on voit la ville de son enfance et sa communauté sombrer dans la misère ? Comment aussi affaire amende honorable quand on a fui trente ans plus tôt un environnement contaminé par un extrémisme croissant ? En revenant, en filmant, en donnant la parole à ceux qui sont restés, en essayant de comprendre la multiplicité des points de vue, les histoires personnelles, les questionnements, les blessures. 

 

C’est ce que fait Régis Sauder, déjà auteur du beau Nous, princesses de Clèves (2011), avec Retour à Forbach où il s’engage dans un voyage introspectif et réflexif sur le terrain de son enfance. Au début du film, il trouve le pavillon de ses parents retourné suite à un cambriolage. Le bric-à-brac fait remonter concrètement les souvenirs à la surface. Dans la petite ville de Moselle, il explore alors les lieux de son passé : ceux qui existent encore (l’école, rempart contre la misère culturelle) et ceux qui n’existent plus ou ne sont plus que des spectres d’un autre temps (l’usine à l’abandon, les commerces désertés, le terrain d’une cité rasée). Étrange pèlerinage pour se réapproprier un lieu et un environnement connus et inconnus à la fois. L’homme à la caméra retrouve sa famille, ses anciens voisins, ceux qui vivent et survivent encore dans cette ancienne cité minière à l’agonie dont Régis Sauder avait détourné son regard depuis si longtemps. Pendant trois ans il a arpenté à nouveau Forbach, l’a redécouverte, a essayé de la comprendre à travers ses habitants.

 

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Les souvenirs intimes s’additionnent pour constituer séquence après séquence une histoire collective dans ce film où Régis Sauder libère la parole et lui donne toute sa valeur dans un filmage épuré. Avec une simplicité humble, on enregistre ici le passé, le présent et le futur. On prend le pouls pour s’assurer que tout est encore vivant. Les témoignages se succèdent, se contredisent, se répondent. Rencontre après rencontre, le puzzle se construit pour dire la complexité d’un lieu en perdition où l’humanité se démène et se déchaîne : la douceur des uns s’érige face à la haine des autres, l’indifférence et la fatigue s’opposent à la colère et à la provocation. Montée du front national et poches de résistance s’entrechoquent à Forbach. Un film brut, édifiant, poignant. Juste essentiel en ce moment.

 

Retour à Forbach. Un documentaire de Régis Sauder. Production : Docks 66. Durée : 1h18. En salles le mercredi 19 avril.

 

Carole Milleliri

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

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