Brian M. Bendis : la mémoire de Marvel… en partance pour DC

Embauché par Marvel en 2000 pour réinventer l’histoire de Peter Parker dans Ultimate Spider-Man (dont il a écrit 111 numéros), Brian M. Bendis est devenu un des fers de lance de la Maison des Idées. Après 17 ans de collaboration, il vient pourtant d’annoncer son départ pour la concurrence et rejoint les auteurs de DC Comics. Peu de temps avant cette annonce, le papa de Jessica Jones était au Comic Con Paris. Rencontrer un homme aussi talentueux que passionné ne pouvait être qu’un grand bonheur. On n’imaginait pas à quel point.

Propos recueillis par Gauthier Moindrot et Carole Milleliri

Durant votre carrière, vous avez beaucoup écrit pour de tous nouveaux héros que vous avez aidé à créer. On peut citer Jessica Jones, bien sûr, mais aussi Miles Morales (le nouveau Spider-Man), les All-New X-Men ou Iron Heart. La plupart d’entre eux sont également de très jeunes héros. Qu’est-ce qui vous attire chez ce genre de personnages ?

Je dirais que l’adolescence est une période de notre vie où on ne sait pas encore avoir peur des choses que l’on ignore, donc on a tendance à foncer sans être prudent. Dans le monde réel, on se mettrait à faire de la musique, à vouloir devenir une rockstar parce qu’on ne saurait à quel point c’est un métier terrifiant. Il me semble que ça se passe de cette manière dans le monde des super-héros. Quand on est jeune, on a cet idéalisme qui peut être dangereux, et on ne s’en rend compte qu’une fois qu’on a sauté le pas. Et ça m’intéresse beaucoup. Je pense aussi qu’à cet âge, on réalise que le monde part en vrille, que c’est un gros bordel et qu’on doit tout faire pour y remédier. Alors qu’à mon âge, on se contente de soupirer…

Votre œuvre n’a jamais été profondément tournée vers l’action. Ce sont plutôt les dialogues, les doutes des personnages, leurs voyages initiatiques qui vous caractérisent.

Je suis fasciné par la notion de choix. Quand je demande aux lecteurs « qui est Jessica Jones ? », on me répond souvent « oh elle a toujours une écharpe et une veste en cuir ». On me parle d’abord de son look mais ce n’est pas ça qui la définit. Ce sont ses choix, ce qu’elle dit et ce qu’elle fait. Parfois les gens font ce qu’ils disent, parfois ils font l’inverse. Ce sont leurs actions qui comptent ! Mes longs dialogues me permettent d’explorer toute cette complexité. C’est comme ça qu’on crée un personnage, et c’est exactement ce que je trouve passionnant dans ce métier. D’un point de vue personnel, ça m’aide aussi à mieux comprendre le monde et les gens autour de moi.

Actuellement, nous avons une de vos très bonnes séries en cours de publication : Infamous Iron-Man, où l’armure n’est plus portée par Tony Stark mais par le Docteur Fatalis. Selon moi, cette série est particulièrement représentative de votre univers…

Fatalis est une de ces montagnes qu’on rêve de gravir sans penser qu’on en aura un jour l’opportunité. L’angle qui m’intéressait – et que j’avais déjà appliqué à d’autres héros – était de prendre le personnage au moment où il se dit qu’il n’a plus envie d’être le méchant de l’histoire. Où il veut se racheter et sortir du bordel dans lequel il s’est plongé au cours de sa vie. Et qui, dans l’univers Marvel, a créé plus de désordre que le Docteur Fatalis ? Surtout après Secret Wars (une histoire massive qui a bouleversé les codes de l’univers Marvel en 2015, ndlr). Dans cette histoire, Fatalis est allé aussi loin qu’il pouvait, il a gagné les pouvoirs d’un dieu et refaçonné le monde selon son bon vouloir… et ça n’a pas été suffisant. Je l’ai récupéré à ce moment-là, alors qu’il commençait à se demander si, après tous ces échecs, il ne devrait pas essayer de faire le bien, de devenir une meilleure version de lui-même. Dans ce cas, pourquoi ne pas devenir Tony Stark ? Ce sont ces réflexions qui nous ont intéressées avec Alex Maleev (un grand dessinateur qui a beaucoup collaboré avec Bendis, sur Daredevil et Secret Invasion par exemple, ndlr). Est-ce qu’on peut vraiment expier ses erreurs quand on a causé autant de mal ? Je ne sais pas, vous verrez !

De nos jours, on ne lit plus assez ! En ce sens, la publicité constante autour des personnages Marvel ne peut qu’être bénéfique.

Votre travail a été une grande source d’inspiration pour les séries produites par Netflix, particulièrement sur Jessica Jones. On ne peut s’empêcher de se demander ce que vous avez pensé de ces nouvelles versions de vos héros…

On me pose souvent cette question, mais je vous rassure, je n’en ai tiré qu’une joie immense. J’aime vraiment beaucoup Jessica Jones, je suis incroyablement impressionné par Melissa Rosenberg (la showrunneuse de la série, ndlr) et le travail qu’elle a effectué. Je suis vraiment ravi de voir que le personnage séduit un nouveau public. C’est la grosse différence avec les comics : oui, les bouquins sont publiés dans le monde entier, mais Netflix touche très vite des millions et des millions de spectateurs. L’expérience est complètement différente. Il y a quelques temps, je suis sorti dîner à Los Angeles avec David Mack, qui peint toutes les couvertures des numéros de la série, et nous étions placés juste à côté d’une table où un groupe de femmes parlait de Jessica Jones comme si elle était une personne réelle. Elles balançaient des ragots, discutaient avec une vraie passion, et nous on était là, un peu paumés : « Tu crois qu’elles savent qu’on est là et qu’elles essayent d’attirer notre attention ? C’est trop bizarre ». Mais non, on travaille dans le monde du comics, personne ne nous connaît… Jessica fait juste partie du monde, désormais.

jessica jones

Est-ce que vous pensez que tous ces films et toutes ces séries télé donnent aux spectateurs l’envie de découvrir les comics ?

Pas tous, mais ça se ressent, oui. En tant que grand fan de comics et fier membre de la profession depuis le début de ma vie professionnelle, je n’ai de cesse de combattre cette idée tenace que les comics sont juste pour les enfants. Certaines personnes pensent que les bouquins ne sont pas assez bien pour eux. Alors que j’en connais qui ont vu Dr. Strange sept fois ! (rires) Mais ils n’iront jamais ouvrir un roman graphique, par exemple. On a beau leur dire : « Vraiment, il faudrait que tu lises les comics, il y en a qui sont aussi bien voire encore meilleurs que le film », mais ils s’en foutent et ça me rend dingue. Ils devraient comprendre ça : s’ils ont vu tous les films Marvel, ce sont des nerds, comme nous ! Ils font partie de notre communauté. Et s’ils ne peuvent se résoudre à ouvrir un comics, c’est qu’eux ne sont pas assez bien pour les bouquins, pas l’inverse. Mais pour vous répondre, oui, je vois ça tous les jours ! Les gens discutent ensemble et se conseillent les uns les autres. Même quand ils n’ont pas spécialement aimé les films, d’ailleurs. Je connais des gens qui n’ont pas aimé Watchmen, mais ça ne les empêche pas d’aimer le comics. D’ailleurs, certains titres ont énormément bénéficié de leurs adaptations, même celles qui étaient ratées… From Hell a fait un four au cinéma mais le roman graphique a cartonné à la sortie, parce que ceux qui s’y connaissaient l’ont conseillé à leurs amis. Et je trouve ça génial ! Je me bats pour inciter les gens à lire, et tous les moyens d’y parvenir sont bons. De nos jours, on ne lit plus assez ! En ce sens, la publicité constante autour des personnages Marvel ne peut qu’être bénéfique.

Depuis juin, Marvel a commencé à publier un nouveau titre Defenders* sur lequel vous travaillez. Il n’a pas encore débuté en France, pouvez-vous nous en parler ? Était-il prévu depuis longtemps ou est-ce en réaction à la série Netflix ?

J’y pense depuis longtemps, et j’en ai une preuve : à la toute fin de mon dernier numéro de New Avengers, Luke Cage et Jessica marchaient dans la rue au soleil couchant. À ce moment-là, il lui dit : « Je sais ce qu’on doit faire désormais ». Mon pitch de ce Defenders est parti de là. Et tout ça s’est passé bien avant le deal avec Netflix et avant que les Defenders devienne ce gros phénomène.

*Publication de Defenders prévu pour le printemps 2018 chez Panini Comics France

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Merci à l’équipe du Comic Con Paris et plus particulièrement à Céline Rousseau.

La rédaction de ClapMag

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Clapmag, c’est une équipe de quinze rédacteurs soudés comme les doigts de trois mains (aïe !). Bercés par le cinéma international des années 80 et 90, ils ont ensuite tout vu (ou presque !), du muet aux films de genre, de la Nouvelle Vague à Hollywood, et adorent gribouiller des textes pour partager leur passion dévorante du cinéma.

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