Rencontre avec Álex de la Iglesia : Notre cher voisin

Álex de la Iglesia est à l’origine du renouveau du cinéma fantastique espagnol dans les années 1990 avec Le Jour de la Bête dont l’aura continue d’irradier bien au-delà des Pyrénées. Il revient cette année avec son 13ème long métrage, Pris au piège (El Bar), huis clos empreint de nihilisme à l’humour grinçant. L’occasion de revenir sur son riche parcours de cinéaste.

Propos recueillis par Julien Beaunay et Julien Savès

Vous commencez votre carrière à la fois comme décorateur, mais aussi directeur artistique pour la télévision et le cinéma, tout en travaillant sur des bandes dessinées, pouvez-vous nous parler de vos débuts en tant que réalisateur ?

Plus jeune, j’étudiais la philosophie à l’Université de Bilbao. L’ennui aidant, avec quelques amis, nous avons décidé de monter un ciné-club et de réaliser des courts métrages. J’ai rencontré des personnes comme Enrique Urbizu. Enrique a été le premier d’entre nous à avoir l’opportunité de réaliser un long métrage. J’avais environ 18-20 ans à l’époque, j’étais fou de jalousie ! Ce sentiment est en fait un moteur puissant car il peut nous pousser à l’action. Que ce soit pour le cinéma ou pour les filles. Tu te dis : “celui-là, il sort avec la fille la plus jolie, en plus il va faire un long métrage. Moi aussi, il faut que j’y arrive !(rires)

Vous réalisez votre premier long métrage, Action mutante (1992), avec l’aide de Pedro Almodóvar, puis vous vous lancez dans l’aventure du Jour de la Bête (1996), avec le succès que l’on connaît. Le documentaire Herederos de la Bestia, programmé cette année à l’Étrange Festival, analyse l’influence considérable de votre film sur le cinéma espagnol de l’époque. Quel est votre regard là-dessus aujourd’hui ?

Le Jour de la Bête reste indubitablement mon film le plus connu. Grâce à son succès et son aura, j’ai pu prétendre à une carrière. De plus, c’est le premier film où tous les ingrédients de mon cinéma se retrouvent bel et bien présents. Mais je ne pense pas que ce soit mon film préféré ou mon meilleur film, je pencherais plutôt pour Balada triste (2010) ou peut-être El Bar (2017). Je suis particulièrement attaché au film Balada triste. D’abord parce que j’en ai écrit le scénario et qu’il me tenait particulièrement à cœur. J’ai gardé très longtemps à l’esprit l’histoire de ces deux clowns en pleine guerre civile espagnole. Pour en revenir au Jour de la Bête, c’est un film qui m’a ouvert des portes et permis de tenter l’expérience hollywoodienne. J’ai même rencontré Marilyn Manson grâce à ce film. Il était en Espagne pour une tournée de concerts. Il se promenait dans le quartier de La Gran Vía, à Madrid, et a reconnu le grand immeuble à la fin du film. Il s’est dit alors : “il faut à tout prix que je rencontre le réalisateur de ce film. Est-ce qu’il est en ce moment à Madrid ?

Le Jour de la Bête

Le Jour de la Bête (1996)

Plusieurs de vos films se déroulent à Madrid. Depuis Le Jour de la Bête, la ville a beaucoup changé. On peut s’en rendre compte dans le dernier plan de votre nouveau film El Bar (tourné sur La Gran Vía, l’équivalent des Champs Elysées à Paris). Est-ce que c’était votre intention et pourquoi cette rue en particulier ?

Oui, je tourne toujours dans les mêmes lieux. Tout se passe dans un périmètre proche de La Gran Vía. L’immeuble où a été tourné Mes chers voisins est à 100 mètres du magasin où a été tourné Le Crime farpait. Je vis là et c’est comme si c’était mon plateau de tournage ! Je connais parfaitement les lieux. Quand je fais mes courses, je regarde les bâtiments comme si c’étaient des éléments de décors. Comme je suis tout le temps dans les parages, je peux m’imprégner de l’ambiance environnante. Je souhaite inscrire mes films dans ma vie. Cela ne m’intéresse pas de tourner à New York comme beaucoup de réalisateurs aspirent à le faire. Si j’étais parisien, tous mes films se passeraient uniquement à Paris. Je suis madrilène, donc j’arpente Madrid, en long et en large.

Pris au piège (El Bar) est disponible sur Netflix depuis le 15 septembre 2017

Dans le documentaire évoqué précédemment, vous donnez une analyse précise et lucide de votre cinéma en 5 grands points : l’histrionisme (théâtralité / sens de la farce), une ambiance punk anarchiste, un personnage frêle et commun qui devient en quelque sorte un héros, une manière de mettre en scène la famille espagnole et ses travers, et enfin une tendance au désenchantement. Est-ce que cette description s’applique à tous vos films ?

Je ne sais pas comment les autres réalisateurs s’y prennent, mais pour ma part, j’essaye d’appréhender chaque film de manière différente. Au final, on peut y déceler un style ou “une patte”, mais lorsque je suis en tournage, je laisse le champ libre à mon instinct et à mes obsessions auxquelles je peux difficilement échapper. Il m’arrive de dire aux comédiens, en pleine prise : “dis plutôt ça que ce qui est écrit“. Ils me répondent : “pourquoi ?”. Et je leur dis : “je ne sais pas, parce que c’est plus drôle ainsi, je le sens”. D’une façon ou d’une autre, sans forcément le vouloir, je fais prendre au film une certaine direction. C’est un peu comme lorsqu’on fait la cuisine. Quelqu’un te dit, “ne sale pas trop, rajoute des épices”, certains autres trouvent que c’est trop cuit, etc. Je m’en fous, c’est ma recette ! Je fais du cinéma comme je cuisine.

“Je fais du cinéma comme je cuisine“

Parfois, je me bats avec moi-même pour ne pas refaire une vieille recette, parce que je déteste quand les gens me disent “Hey Alex, je sais que c’est un de tes films parce que tu filmes ce genre de scène toujours de la même façon, tu as toujours ces mêmes putains d’obsessions”. Ils ont souvent raison, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour changer mes habitudes mais je n’y suis pas parvenu. Dans Perdita Durango (1997), Crimes à Oxford (2008) ou encore Le Crime farpait (2004), j’ai essayé de ne pas me répéter, mais sans résultat probant. Et quand parfois cela m’arrive de réussir, le public ne suit pas forcément. Ils disent : “ce film n’est pas un film de Álex de la Iglesia”. Ou alors les spectateurs en détournent l’interprétation, ils voient ce qu’ils veulent y voir. Prenons Jerry Lewis par exemple, on pourrait penser qu’il n’a fait que des comédies. Et si soudain, il se met à faire un film angoissant dont l’histoire se déroule dans un camp de concentration, le public pourrait quand même y percevoir une comédie. Cela me chagrine beaucoup car tu ne peux pas vraiment changer ton image et la façon dont le public perçoit ton travail. Cela fait partie des choses que je déteste le plus dans le cinéma. D’autant plus que toutes ces considérations n’ont rien à faire avec le cinéma en tant que tel.

Perdita Durango (1997)

Quand on évoque votre cinéma, on pense tout de suite à celui de Luis García Berlanga comme une influence majeure.

Nous possédons avant tout la même approche de la vie. Ce n’est pas mon cinéma en lui-même qui est similaire à celui de Berlanga, mais plutôt ma façon d’être, ma vision personnelle de la vie. C’est peut-être pour cette raison que nous faisons des films qui ont autant de points communs. La façon dont il confronte ses idées avec la réalité. Il essaye de filmer des comédies dans des situations propres aux films d’horreur. J’adore ça ! J’adore amener des personnages d’une situation dite “normale” vers des situations exceptionnelles, tout en se servant de dialogues “normaux”. J’avais conçu pour la TV une série appelée Plutón B.R.B. Nero qui se déroulait dans l’espace. L’idée était de montrer la vie quotidienne à bord d’un vaisseau spatial, avec des dialogues du genre “Connecte l’énergie auxiliaire !”, “Hein ?! De quoi tu parles ? Où çà ?”, “Je ne sais pas, cherche !”. Normalement, tout le monde saurait le faire dans un film, mais dans la vraie vie, ce n’est pas si simple. (rires) D’autres réalisateurs ont compté pour moi : Marco Ferreri et Mario Monicelli, qui ont réalisé quelques films en Espagne ; Dino Risi également. J’ai toujours un immense plaisir à revoir Le Pigeon (Mario Monicelli, 1958). Lorsque j’ai en tête un nouveau film, ce sont vers ces références que je me tourne. Quand je suis seulement spectateur, j’opte pour des choix plus classiques : Hitchcock, Ford, Anthony Mann, Georges Cukor.

Pris au piège (El Bar, 2017)

Vous marquez bien la différence entre les films que vous voyez en tant que spectateur et ceux que vous imaginez en tant que réalisateur.

Oui, tout à fait. Je ne pourrais pas réaliser de film comme La Mort aux trousses (Alfred Hitchcock, 1959), ce n’est pas mon monde, mais cela reste mon œuvre film préférée. Pareil, j’adore Sueurs froides (Hitchcock, 1958), mais je ne pourrais jamais réussir un film comme celui-là. Et pourtant, pour mon premier court métrage, j’ai tenté de le faire ! Le résultat est plutôt embarrassant. Le film est resté dans les tiroirs. (rires)

Un autre réalisateur espagnol me fascine. C’est à mon sens l’un de nos meilleurs réalisateurs mais aussi écrivain. Il s’agit de Fernando Fernán Gómez. Il écrivait aussi d’excellents romans. L’un de ses films s’appelle El Extrano Viaje (The Strange Trip, 1964). Cette œuvre est tellement étrange et dérangeante. C’est l’histoire de deux attardés mentaux dans une petite ville en banlieue de Madrid. Tous les deux essayent d’échapper à leur soeur qui a tué son petit ami et tentent de s’enfuir à l’étranger par une plage. D’ailleurs, le scénario se base sur une idée originale de Luis García Berlanga, on y revient.

Nous souhaiterions également évoquer avec vous une des comédiennes qui a joué un rôle important dans votre filmographie et qui a malheureusement disparu récemment : Terele Pávez. Comment l’avez-vous rencontrée ? Et comment avez-vous travaillé avec elle ?

Je me rappelle l’avoir contactée après avoir vu Les Saints Innocents de Mario Camus. Je voulais travailler avec elle. Mon producteur, Andrés Vicente Gómez, m’a dit que ce n’était pas possible, qu’elle était folle et accro aux machines à sous. Je l’ai rencontrée et j’ai tout fait pour m’assurer que cela se passe bien entre nous. Et elle est devenue ma meilleure amie. Elle s’est beaucoup investie dans tous les films que nous avons fait ensemble; C’était quelqu’un d’entier qui prenait à cœur tous ses rôles. Dans mon dernier film El Bar (Pris au piège), sa prestation est incroyable !

Vous aimez travailler avec les mêmes personnes.

J’aime travailler avec la même équipe, c’est plus facile. C’est un peu comme de travailler dans une troupe de théâtre, en famille. Quand on s’entoure de visages familiers, la façon dont se passe le tournage est complètement différente. J’ai maintenant 52 ans. La raison pour laquelle je fais du cinéma n’est plus de faire LE film, mais juste d’en faire. Au début, tu veux en faire parce que c’est LA chose la plus importante, et puis tu te mets simplement à en vivre. Et le tournage devient une partie intégrante de ta vie. C’est la raison pour laquelle tu t’adaptes en t’entourant de compagnons pour partager la route. Tu en arrives à détester les périodes entre les tournages. Tu ne veux pas passer une vie ordinaire, tu veux vivre en réalisant coûte que coûte. Personnellement, le tournage est l’étape la plus importante dans le processus de création d’un projet, pas le résultat en lui même. Je veux juste vivre en faisant des films.

Remerciements à L’Étrange Festival, Estelle Lacaud et Frédéric Temps.

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