Premier Contact : aimer vivre

Cet article a initialement été publié le 5 novembre 2016.

Denis Villeneuve fait partie de ces quelques réalisateurs qui ont véritablement confirmé tous les espoirs que l’on plaçait en eux. Depuis Polytechnique (2009), en passant par des œuvres hollywoodiennes très différentes dans leur ton et leur forme, il a installé un style tout à fait personnel et confirmé une réputation d’auteur à part entière. Avec Premier Contact, présenté à la Mostra de Venise il y a quelques mois, le metteur en scène québécois signe un nouveau coup de maître en s’attaquant à la science-fiction. Un genre auquel il impose, avec déférence, une sérieuse cure de jouvence.

Élégante et subtile combinaison d’un sujet ambitieux sur le déterminisme linguistique et le relativisme culturel (adapté de l’excellente nouvelle Story of Your Life de Ted Chiang, 2000) et d’une authentique philosophie de l’existence,  Premier Contact est un divertissement bouleversant qui n’en oublie pas de faire réfléchir. Aisément l’un des meilleurs films de l’année. De quoi nous faire mourir d’impatience en attendant de découvrir la manière très personnelle avec laquelle Villeneuve aura approché l’univers de Philip K. Dick (Blade Runner 2049, le 4 octobre 2017 dans les salles françaises). En attendant, le premier contact sera pour nous celui de Louise Banks (Amy Adams, magnifique), professeur à l’université et linguiste renommée, avec sa fille disparue. Un dialogue essentiel, qui laisse entendre d’emblée que l’histoire ne commence pas là où l’on croit. Le spectateur doit déjà se préparer à sortir de la linéarité du postulat présenté dans les premières minutes. Celui qui voit Louise être recrutée par l’armée américaine, au même titre que le physicien théoricien Ian Donnelly (Jeremy Renner, dans un second rôle d’une grande générosité), dans le but de déchiffrer le langage et interpréter les intentions de visiteurs aliens apparus dans une plaine brumeuse du Montana. Une douzaine de monolithes extraterrestres ont en effet fait leur apparition aux quatre coins du globe, plongeant le monde dans l’inquiétude. Les différentes nations sont parvenues à entrer en contact avec les créatures extraterrestres au cœur de leurs monolithes mais leur langage est différent de tout ce que l’Homme a pu connaître jusqu’alors. Banks et Donnelly vont devoir pénétrer toutes les dix-huit heures dans le vaisseau (fréquence à laquelle les aliens dévoilent l’entrée du monolithe) et, après chaque rencontre du troisième type, parvenir un peu plus à déchiffrer leur mode de communication, leur enseigner le nôtre et découvrir les véritables intentions de ces visiteurs. Louise est bientôt convaincue de leurs intentions pacifiques mais la Chine et la Russie s’apprêtent à leur déclarer la guerre.

Premier contact

D’emblée, il paraît clair que, dans ce film d’invasion extraterrestre, il sera en fait très peu question des aliens proprement dits. Villeneuve choisit de montrer l’impact émotionnel, social et géopolitique de ces apparitions sur l’humanité, davantage que les monolithes eux-mêmes ou les créatures censées les piloter. Ces éléments, que l’on imagine pourtant centraux dans un sujet SF, ne sont dévoilés qu’une fois les véritables enjeux du film mis en place. Le spectateur comprend rapidement qu’il a affaire à une œuvre de science-fiction complexe et mature, qui n’utilise pas le postulat du premier contact comme prétexte putassier à un scénario apocalyptique archi-rabâché. Le genre devient le vecteur d’un regard incroyablement puissant et délicat sur les rapports humains, le chagrin, l’amour et la condition humaine dans son ensemble. Vaste programme ! Et pourtant, Villeneuve ne recule devant rien, que ce soient les dialogues sérieux sur la linguistique et les mathématiques ou l’analyse des sémagrammes complexes utilisés par les extraterrestres pour communiquer. Le réalisateur et son scénariste Eric Heisserer utilisent avec une habilité remarquable tous ces concepts a priori rébarbatifs au service des personnages et du véritable sujet du film : notre inaptitude à communiquer. Qu’il s’agisse de Louise Banks, Donnelly, Weber (Forrest Whitaker), le représentant de la CIA (Michael Stuhlbarg) ou même du chef de l’armée chinoise (Tzi Ma), tous incarnent une facette de la solitude. Nous sommes seuls, tous autant que nous sommes, et dans l’incapacité de nous unir… Même dans les moments les plus critiques pour l’humanité.

C’est à travers les yeux de Louise, aux prises avec un langage extraterrestre au premier abord impénétrable – qui la renvoie tel un miroir à son isolement et son incapacité à réellement mettre des mots sur son chagrin – que le spectateur est amené à réfléchir à ces enjeux. Il y a deux ans, Christopher Nolan nourrissait déjà pour Interstellar des ambitions similaires en mêlant la science-fiction la plus pure à une histoire intimiste sur la transmission et le sacrifice, à travers la relation d’un père avec sa fille. Si le résultat avait globalement été considéré comme une réussite, il aura aussi déçu en rapport aux attentes élevées sur le renouvellement des codes du genre. Plus important encore, le film de Nolan ne sera jamais vraiment parvenu à résonner émotionnellement chez le spectateur, lequel pouvait trouver le film assez froid et finalement aussi mathématique qu’une équation de Kip Thorne. La réussite de Premier Contact se trouve déjà là, dans son aptitude à conjuguer un sérieux revendiqué, un style formel d’une grande élégance (chapeau bas au chef op’ Bradford Young), des cadrages symétriques a priori pas très chaleureux et des mouvements de caméra particulièrement économiques avec un thème d’une très grande intelligence et d’une puissance émotionnelle indiscutable. Ce projet sophistiqué et exigeant délivre un message d’une grande sensibilité, à la fois incroyablement triste et porteur d’espoir. Un tour de force.

Premier Contact est donc un film qui ose et qui incite à voir au-delà des codes, au-delà des conventions et des barrières que l’on dresse face à autrui et pour nous-mêmes. Quand la SF mainstream instaure le principe de la surenchère ultra-spectaculaire, du fatalisme et de la fuite en avant, Villeneuve nous invite à la sobriété, au calme, à la réflexion et à l’optimisme. Pour mieux se confronter à ses peurs et blessures les plus profondes. Les regarder en face, quoi qu’il en coûte. Et vivre pleinement sa vie.

Premier Contact. Réalisé par Denis Villeneuve. Avec : Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker… Genre : science-fiction humaniste. Distribution : Sony Pictures Releasing France. Durée : 1h57. Sortie en salles le 7 décembre 2016.

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Ludovic Gottigny

Ludovic Gottigny

@Arion80 sur Twitter. Cinéphile compulsif et incurable. Apôtre de Capra, Kazan, Ford, Lean, Leone, Wilder, Kubrick, Kurosawa, Naruse, Coppola, Scott, fidèle des Movie Brats (Spielberg, Scorsese, De Palma, Lucas, Friedkin, Schrader...) et autres chantres du Nouvel Hollywood (Altman, Malick, Cimino, Nichols, Penn, Ashby...). Féru de SF et de space opera, de film noir, de western classique ou spaghetti, de grandes épopées et de portraits intimistes. De cinéma, tout simplement. Rêve en Technicolor et Cinémascope.

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