OPERA : Maître Corbeau… tenait en son bec un spectateur

Désamour dans la carrière de son auteur, injustement censuré et n’ayant pu trouver le chemin des salles en France, Opera dévoile Dario Argento sous un jour sombre et désespéré. En proie à un profond questionnement formel et admirateur des rouages propres à l’opéra, le réalisateur italien est à la recherche d’un nouveau souffle pour flatter l’œil de son spectateur. À redécouvrir d’urgence à l’occasion de la sortie d’un coffret collector Blu-ray/DVD chez Le Chat qui Fume.

Jeune cantatrice à l’orée de sa carrière, Betty se voit proposer le rôle de Lady Macbeth dans l’opéra de Verdi, suite à la défection de son interprète principale. Mal à l’aise avec la situation et angoissée par la malédiction qui semble peser sur tous ceux qui s’échinent à vouloir monter Macbeth, Betty va se retrouver bientôt victime d’un tueur maniaque qui s’avère bien la connaître.

Comme à son habitude, Dario Argento brouille les pistes et entremêle intrigue policière des plus classiques et extravagances esthétiques baroques. Le maestro transalpin a pensé son film comme un opéra total, traversé de fulgurances stylistiques qui se substituent à toute vraisemblance. La narration n’obéit plus aux besoins que pourrait formuler une histoire criminelle, et se retrouve tributaire des violents soubresauts psychologiques ou émotionnels des personnages, véhiculés par une abstraction visuelle totale. Tout mouvement de caméra, tout plan emblématique, n’importe quel tic de mise en scène se charge de sens et participe à une recherche, ou tout du moins, à l’énoncé d’une question : comment faire renaître le désir chez le spectateur abreuvé d’images ?

Betty est victime de frigidité. Alors qu’elle n’entend parler que de la très forte réceptivité sexuelle des cantatrices, elle se renferme petit à petit dans cette impuissance. Puis, dès que le tueur commence à l’attaquer, un afflux de souvenirs de sévices sadiques liés à sa mère remontent à la surface. L’agresseur l’attache, puis l’oblige à regarder les meurtres sauvages auxquels il s’adonne en lui maintenant les paupières ouvertes par des épingles piquantes collées sous les yeux. Élément vital d’Opera, « l’œil » se trouve d’ailleurs malmené tout au long du film, à travers diverses figures métaphoriques (œil d’un des corbeaux de la pièce reflétant la salle du théâtre, œil supplicié de plusieurs protagonistes, judas d’une porte qui sépare les protagonistes). Ces représentations symboliques plongent le film dans une vertigineuse spirale conceptuelle où la recherche de jouissance des personnages, tout comme celle du spectateur, est la pièce centrale. Une séquence d’anthologie renvoie à ce concept et marque durablement les esprits : elle met en scène une nuée de corbeaux qui tournoient dans la salle de théâtre, puis descendent en vrille agressive, à la recherche du tueur caché dans la foule attentiste.

Peut-être trop conscient de ce qu’il est et de ce qu’il véhicule, Opera, par sa froideur, son ambiguïté et son obstination à ne pas vouloir dévoiler toutes ses clés de compréhension de prime abord, peut sembler vide de substance, obéissant à une mécanique insensible et trop chargée en situations narratives saugrenues. S’arrêter là signifierait passer à côté d’un film emblématique de l’œuvre de Dario Argento, en continuelle exploration du pouvoir des images, de leur représentation et de leur réception auprès d’un spectateur qu’il souhaite partie prenante de la tragédie.

Opera (1987). Réalisé par Dario Argento. Avec Christina Marsillach, Ian Charleson, Urbano Barberini, Daria Nicolodi. Durée : 1h47.

Spécificités techniques Blu-ray/DVD : 

  • 1987 – Italie – 1h47 – Format 2.35 – Couleur – Version intégrale
  • combo BLURAY Double couche (1920×1080/23,976p) – 2 DVD en 16/9ème compatible 4/3
  • langues : Français – Italien – Anglais – Anglais piste cannoise
  • sous-titres : Français
  • zone : Zone B & Zone 2
  • boîtier : Digipack 3 volets quadri avec étui cartonné

Bonus :  making-of, films annonces, vidéoclips, modules et entretiens

Julien Savès

Julien Savès

Julien Savès a plusieurs robots à son effigie et un ou deux jumeaux maléfiques pour lui permettre de mener à bien toutes les activités dans lesquelles il a décidé de se lancer un soir de grande beuverie. A la fois producteur et réalisateur pour la structure de production indépendante Broken Production, créateur et co-directeur du festival multiculturel BD6Né, il s'adonne déjà à plusieurs activités journalistiques au sein de Format Court et Distorsion, ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre le giron "malfaisant" de Clap! dont il alimente le côté obscur.

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