Office, de Johnnie To : appel à la divergence des luttes

Considéré en Chine et dans le monde comme un des maîtres du film noir, Johnnie To (Election, The Mission, Mad Detective…) vient troquer un temps ses revolvers pour les refrains sucrés de la comédie musicale. Mais sous les airs légers d’Office se cache l’un des thèmes de prédilection du réalisateur hongkongais, et qui tient en trois mots : l’argent corrompt tout.

En 2011, dans Life without Principle, un crack boursier venait déjà précipiter le destin d’un criminel, d’un banquier et d’un policier – emportés dans une tourmente impitoyable et violente. La crise financière, celle des sub-primes de 2008, est également en toile de fond d’Office. Mais cette fois, plutôt que de plonger dans la noirceur du précédent opus, Johnnie To préfère mettre son drame en musique. Adapté de la pièce de Sylvia Chang Design for Living (d’une durée de 4 heures), le réalisateur de Breaking News condense le récit original pour en faire un film choral de 2 heures, en se focalisant sur un petit microcosme : celui d’employés d’une grande entreprise. Il ouvre le film sur l’arrivée de deux jeunes assistants fraîchement embauchés (Yueting Lang et Wang Liyi) et prend par la main son spectateur pour gravir l’organisation pyramidale de la société Jones & Sunn, avec en son sommet le président Ho Chung-ping (Chow Yun Fat). Entre le dernier étage, hanté par la femme du président plongée dans un profond coma, et les files d’attente des salariés aux pieds de l’immeuble attendant de rejoindre leurs bureaux, quelques visages sortent de l’anonymat. Parmi ceux-là, Winnie Chang (jouée par Sylvia Chang), directrice générale toute puissante, mais aussi maîtresse du président, ou le vice-président David Wang (Eason Chan), audacieux mais impétueux, qui emporte dans sa course folle Sophie (Tang Wei), contrôleuse financière de la société, tiraillée entre sa carrière professionnelle et ses projets de mariage.

Plutôt que d’entrer en profondeur dans cette galerie de portraits somme toute assez convenues du monde de l’entreprise, Johnnie To préfère une approche que certains économistes pourraient qualifier de « macro-économique ». Chacun des personnages occupe une place dans la hiérarchie de l’entreprise et dépend de cette organisation pour exister, du moins socialement. Dans Office, les employés sont filmés non pas comme des personnes à part entière mais comme des « agents économiques » dont les seules motivations tourneraient – de près ou de loin – autour de leur statut au sein de l’entreprise et de l’argent qu’ils seraient susceptibles d’obtenir.

Le formatage du caractère de ses personnages est, d’une certaine manière, cohérent avec la démarche du réalisateur. Notamment lorsque celui-ci s’emploie à dépeindre la contamination de la sphère intime par certaines pratiques déviantes présentes dans plusieurs entreprises. Mais cela a pour redoutable désavantage de circonscrire le destin des personnages au périmètre de ces bureaux au design épuré. On passe ainsi d’un open space à l’autre, tandis que les intrigues amoureuses et les ambitions personnelles sont évoquées puis éludées, voire relayées au second plan. Par là même, on a la curieuse impression d’observer ces femmes et ces hommes au travers des vitres d’un grand vivarium, sans qu’eux-mêmes ne se rendent compte du décor artificiel dans lequel ils évoluent. Car comme son titre le laisse présager, le vrai héros de Office est bel et bien le siège de la société lui-même et le décor qui lui sert de cadre. C’est paradoxalement l’une des réussites majeures de ce film.

Office by ClapMagOffice, de Johnnie To © Carlotta Films

Autour des personnages, tout n’est qu’épure, technologie et efficacité, mais rien ne semble tout à fait réel – à l’image de l’introduction en bourse de la société qui, après avoir été dans toutes les têtes, finit par s’éloigner, tel un mirage. Seule l’imposante et imperturbable horloge s’impose à tous de façon incontestable et sans distinction aucune. La déréalisation des locaux de la société et de ses environs souligne d’autant plus l’artificialité de ce qui se joue entre ces murs transparents et introduit une étrange ambiguïté qui, sous de beaux attraits, cache une réalité beaucoup moins reluisante. Ainsi, le degré de sophistication des décors place Office dans un entre-deux inattendu, à mi-chemin entre la créativité poétique de Playtime de Jacques Tati et l’abstraction factice du Dogville de Lars Von Trier. Naviguant dans les interstices, la caméra de Johnnie To trouve aisément sa place et capture avec la virtuosité qui le caractérise cette fastueuse vacuité.

L’usage de la comédie musicale concourt également à brouiller les cartes et à donner un joli vernis à ce que le réalisateur d’Exilé avait dépeint avec tant de brutalité dans Life without Principle. Même si dans Sparrow (2008), les chorégraphies de certaines scènes ressemblaient déjà à de vrais ballets (comme dans la fameuse scène des parapluies), Johnnie To ne s’était encore jamais vraiment essayé à la comédie musicale. Il en reprend ici les codes et offre à ses personnages, le temps d’une scène, l’opportunité de dire tout haut ce que chacun pense tout bas. Ainsi, dans la séquence de l’after-work où les employés sont censés terminer la journée de travail de façon décontractée en buvant un verre ensemble, on entend l’un d’entre eux se mettre à chanter « Êtes-vous prêt à être un esclave d’entreprise ?  »

Si ces ruptures de ton font parfois mouche, elles peuvent aussi laisser songeur et donnent parfois l’impression d’hésiter entre la comédie satirique et le drame, sans qu’une synthèse de ces deux tendances puisse se produire. Les passages musicaux apportent une note de légèreté, un moment de respiration, sans perdre le cap. Mais lorsque la musique s’arrête, les lieux communs de la vie impitoyable en entreprise reprennent leurs droits, avec parfois un peu trop de sérieux. Le film aurait peut-être gagné en consistance s’il avait pris le parti d’en rire jusqu’au bout. 

Office, de Johhnie To. Avec Chow Yun-Fat, Sylvia Chang, Eason Chan. Comédie musicale en open space. Nationalité : Hong-Kong. Durée : 1h59. Distributeur : Carlotta Films. Sortie le 9 août 2017.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *