Nathan Willcocks nous parle de « Compte tes blessures »

Le coup de coeur de Clap! pour Compte tes blessures, premier long métrage de Morgan Simon, ne vous aura pas échappé (le film est même en couverture du numéro actuellement en kiosque) ! Après nous être entretenus avec le réalisateur et Monia Chokri (rôle féminin), c’est au tour de Nathan Willcocks de passer sur le grill des questions-réponses. Rencontre avec l’interprète du personnage d’Hervé, père de Vincent (Kévin Azaïs) dans le film.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours, ce qui vous a donné envie de devenir acteur, puis de votre rencontre avec Morgan ?

J’ai un parcours atypique puisque je suis né à Londres et j’ai grandi au Pays de Galles, en Espagne et en France. Je suis trilingue. Ces expériences de vies m’ont construit et nourri à travers ces différentes cultures. Au fur et à mesure du temps, c’est devenu un atout considérable pour moi dans ce métier d’acteur. Je fais partie d’une génération qui est autant fascinée par le théâtre que par le cinéma – le théâtre étant le socle de ma formation. D’ailleurs, c’est sur les planches, à treize ans, que j’ai commencé. Une prof de français à la retraite, avec laquelle je lisais des classiques, m’a encouragé en m’inscrivant à mon premier cours de théâtre. Gamin, ce métier me semblait magique. Il évoquait un esprit de troupe et représentait une vraie philosophie de vie. J’ai décroché mon premier rôle professionnel en sortant du lycée. J’ai poursuivi ma formation par un passage au conservatoire de Bordeaux. J’ai passé plusieurs années à voyager en suivant des formations diverses dans différents pays et notamment avec des grands maîtres anglo-saxons à Londres au Lee Strasberg Institute (j’avais comme professeur Marianna Hill, qui était dans Le Parrain 2) et à la Royal Academy of Dramatic Art (cursus intensif sur Shakespeare) et puis Ken Campbell et Marianne Elliott pour en citer quelques-uns. En 25 ans de carrière, j’ai pu ainsi travailler à Londres, Edimburg, Manchester, Barcelone, Paris et les États-Unis… Et sur ce chemin, j’ai fait de nombreuses et belles rencontres artistiques qui m’ont influencé, touché et marqué, que ce soit du monde théâtral ou cinématographique. J’ai fait plus de 15 ans de théâtre, qui étaient de temps en temps ponctués par des projets cinématographiques. L’un d’entre eux a été important dans ma vie, puisqu’à 22 ans j’ai été l’assistant et la doublure lumière de Bruno Ganz sur la vie de Saint-Exupéry. Je m’en rappelle comme si c’était hier… Un soir, pendant le tournage, il m’a dit « j’ai fait 15 ans de théâtre avant de commencer à faire des films, alors sois patient ! ». Aujourd’hui, j’ai compris. C’est donc après avoir effectué une tournée mondiale de la pièce de théâtre Pygmallion dans 16 pays que ce moment s’est présenté. Je me suis retrouvé à Paris, et cette année-là, je rencontrais Morgan Simon, qui était à l’époque en 1ère année à la Fémis. Notre relation de travail et notre amitié se sont naturellement développées. De toutes les rencontres que j’ai pu faire à l’époque à Paris, celle avec Morgan était la plus fascinante.

Vous avez joué dans la majeure partie de ses courts métrages, le passage au long avec lui était une évidence, j’imagine ?

Évidemment. Ayant navigué avec Morgan durant 7 ans sur différents formats, le long métrage représentait le prolongement de cette aventure qui, je pense, n’est pas prête d’être terminée. Avec Morgan, il y a un réel dialogue dans les non-dits. Même si cela reste un métier parfois complexe à gérer, j’ai toujours traité mon travail de la même manière, que ce soit sur des petits formats, des long métrages ou au théâtre.

Qu’est-ce qui vous plaît dans le travail avec Morgan ?

Morgan me fascine. Plus précisément, les thèmes abordés dans ses films. C’est quelqu’un d’extrêmement intelligent et solide qui ose explorer les recoins des relations humaines d’une manière très intime et très personnelle. Il a un vrai style d’écriture qui s’est développé au fur et à mesure des années. Je pense que nous nous sommes aussi mutuellement nourris quelque part. Il est encore très jeune et il a le courage de prendre des risques, il travaille extrêmement sérieusement mais avec bienveillance, sans oublier le plaisir du voyage. En ce qui concerne Compte tes blessures, ce sont ses défis lancés, sa quête d’autres vérités des personnages – au-delà de son histoire et du scénario – qui m’ont fait vibrer. À chaque film, ça a été une vraie exploration.

Nathan Willcocks et Kevin Azaïs Kevin Azaïs, Nathan Willcocks – Compte tes blessures

Qu’est-ce qui vous stimule en tant qu’acteur ?

C’est difficile pour moi de répondre à cette question, parce que c’est une nécessité vitale et un mode de vie que je côtoie depuis 25 ans, avec des hauts et des bas. Mais quel beau métier ! Et par les temps qui courent, j’ai beaucoup de chance. Dans mon humble parcours, c’est dans le « faire » que j’ai trouvé certaines réponses. C’est un métier qui vous pousse à chercher, qui entraîne des questionnements parfois plus profonds qu’on ne le pense… Les réponses que j’ai découvertes durant toutes ces années, je les garde précieusement pour moi,  je pense qu’elles sont tout simplement reflétées dans mon travail. Elles font partie de mon intimité et de mon monde imaginaire. Pour moi, c’est cela la magie du cinéma.

Quel regard portez-vous sur votre personnage, Hervé ?

Je n’ai jamais porté de regard sur Hervé pour la simple raison que je ne porte jamais de jugement sur mon personnage, sinon c’est impossible pour moi de le jouer. C’est la règle la plus fondamentale. Hervé baigne entre l’ombre et la lumière, c’est-à-dire entre le bien et le mal, avec ses circonstances données, propres à lui-même, liées à son histoire. La difficulté de mon travail est de rendre justice à l’humanité du personnage dans sa complexité et de vivre véritablement sous ces faits imaginaires guidés par Morgan. Cela nécessite un travail de construction complexe et une réelle préparation physique et mentale, une participation active de sa personne toute entière. C’est pour cela que je me suis entraîné, par exemple, en tant que poissonnier à Paris. Hervé m’a profondément touché et continue de le faire quelque part, dans un recoin de mes pensées, dans ses incapacités à communiquer verbalement avec son fils et toute son histoire… Mais dans les silences et non-dits, ne révèle-t-il pas plus de sa personne? C’est peut-être cela qui est si fascinant pour moi chez lui. Cela reste une histoire intime entre un père et un fils qui j’espère touche profondément le public et qui le renvoie quelque part à sa propre histoire, qu’elle soit consciente ou inconsciente.

Le film met en effet en évidence l’impossible communication d’un père et d’un fils. Cela induit un jeu tonique, physique, mais tout en sobriété… Sacré défi pour un acteur.

Tous les moments de la vie sont des défis ! Il n’y a pas de mystère pour moi, chaque chapitre de notre existence est rempli de challenges et de défis personnels qui nous font grandir. Peut-être nous rendent-ils meilleurs en tant qu’individus, j’ose l’espérer, dans une société actuelle qui s’annonce ô combien difficile et contradictoire. Mais je ne suis qu’un acteur, pas politicien ! C’est à travers les échecs et les succès personnels que l’on mesure son expérience. Il faut vivre les deux pleinement et l’important, c’est maintenant ! En ce qui concerne le jeu, son analyse intellectuelle ou sa conception ne sont que subjectives. Elles dépendent du regard de chacun dans le public. Grâce au cinéma, on a la possibilité de pouvoir débattre, de peut-être mieux se comprendre et partager nos pensées et nos sentiments. C’est en tous cas pour cela que je fais ce métier, parce que je suis fasciné par l’Homme.

Nathan Willcocks in Compte tes blessures
Kevin Azaïs, Nathan Willcocks – Compte tes blessures

Comment s’est déroulée la collaboration avec vos deux partenaires de jeu, Kévin Azaïs et Monia Chokri ?

Je pense qu’on a tous les trois une façon différente d’aborder le travail, ce qui est dans un sens très intéressant au niveau du résultat. On s’est tous rejoints dans le travail organique, instinctif et ce voyage émotionnel, dont Morgan était le chef d’orchestre. Ce fut un réel plaisir de travailler avec Kévin et Monia et je suis sûr qu’on se rencontrera à nouveau peut-être sur divers projets, qui sait, la vie est pleine de surprises ! En tous cas, Compte tes blessures aura été un sacré voyage pour nous tous et nous aura profondément marqué.

Comme Morgan, êtes-vous un amoureux de la musique post-hardcore ?

Pas du tout. Ceci dit, j’ai assisté à un concert post-hardcore avec Morgan et Kévin pendant la préparation du film et je ne nie pas le fait que c’est un mouvement, une sorte de cri, reflet d’une génération. En tant que spectateur, lors du concert, je ne pouvais pas être indifférent à cette énergie même si le style et les paroles ne correspondent pas à mes goûts. Je n’ai plus 20 ans… j’écoute des artistes comme The Beatles, World Party, Bob Dylan, The Stones, j’adore le jazz, Miles Davis, Chet Baker pour en citer quelques uns… Ah oui, Neil Young aussi, « Harvest Moon », quel album ! Et depuis quelques années je suis fasciné par le grand chef d’orchestre Valery Gergiev, que j’admire énormément et qui m’émeut. Il vit réellement à travers sa musique.

Êtes-vous surpris par la réception publique et critique du film (récompensé dans plusieurs festivals) ? Assez extraordinaire qu’un premier film suscite autant de passion !

C’est une belle récompense que le film de Morgan reçoive tant d’attention et de soutien, que ce soit au niveau de la presse ou des festivals. Pour son premier long-métrage, c’est évidemment un bel encouragement et c’est très touchant. L’intimité des relations humaines reflétées dans le film de Morgan ne peut laisser le public indifférent, quelque part ces notes de musique, de silence(s) et de gestes font échos à chacune de nos vies. C’est pour cela, que je crois que le film a suscité tant d’émotions. Aussi, je pense à la phrase de Michel Piccoli qui est restée gravée dans ma tête depuis fort longtemps qui est : « l’acteur n’existe que dans le regard des autres« , donc grâce au public finalement. C’est le public qui décide à travers le temps.

Morgan Simon et Nathan Willcocks de Compte tes blessures Morgan Simon et Nathan Willcocks au Festival du Court-Métrage de Clermont-Ferrand 2015

Pouvez-vous nous parler de votre expérience au sein du film « live » de Woody Harrelson ?

C’était une expérience extraordinaire, un peu comme un moment suspendu dans le temps. Après l’intensité émotionnelle de Compte tes blessures et les autres projets qui se sont succédés dans l’année, ce fût un réel plaisir de travailler autour d’une comédie écrite et dirigée par Woody Harrelson. Et une première historique pour nous tous puisque c’est le premier film tourné en plan séquence, qui a été retransmis en live dans plus de 550 cinémas aux États-Unis le 19 janvier dernier ! C’est quand même dingue ! À part le fait que c’est un acteur très généreux sur le plateau, extrêmement intelligent et drôle, il a aussi prouvé qu’il était un excellent guide et directeur d’acteurs car Lost in London (c’est le titre du film) est sa première réalisation. J’ai fait de très belles rencontres artistiques, des super répétitions pendant un mois et demi où nous avons beaucoup ri ! L’opportunité de côtoyer Owen Wilson, Willie Nelson et toute une bande d’extraordinaires acteurs britanniques fut géniale. J’y joue un personnage bien loin de celui d’Hervé, un petit peu louche avec un humour singulier, qui s’appelle Eugène. Tout ce que je peux vous dire à ce stade, c’est qu’il parle aussi le français ! C’est étrange la vie, sur le tournage j’ai renoué des amitiés du métier que j’avais perdues sur le chemin… de nouvelles aventures commencent. Comme le film Victoria de Sebastian Schipper, tourné également en plan séquence en 2015, nous avons enregistré 3 versions du film, la troisième étant la « live ». Des trois, une sera choisie pour la sortie du film en salles courant 2017. Donc à suivre… J’ai énormément de respect pour Woody, pas simplement parce que c’est un ami, mais parce qu’il est assez culotté et courageux. Crazy guy ! Et ça a marché ! Finalement, il n’a pas dû sauter du pont comme il l’avait redouté si cela n’avait pas fonctionné. Nous avons reçu 4 étoiles dans The Guardian – belle récompense. Chapeau Monsieur !

Quels sont vos projets pour 2017 ?

Juste après avoir tourné Compte tes blessures, j’ai enchaîné avec la saison 2 de la série Versailles de Canal+. J’interprète le rôle du Duc de Luxembourg. C’est un personnage fascinant. J’ai eu la chance de suivre des entraînements à cheval aux côtés de Mario Luraschi et de sa merveilleuse équipe pour les scènes de bataille. En parallèle, je fais partie du casting de la première série de science fiction française, Missions, avec un casting international, dans lequel je tiens le rôle du lieutenant-colonel Edward Doisneau, un méchant avec une touche d’humour. La diffusion de Versailles est prévue au printemps et celle de Missions en juin prochain. De temps en temps, je prête ma voix, en français ou en anglais, pour des documentaires. Je viens d’en terminer un en anglais, pour une diffusion internationale la semaine dernière, qui traite de l’évolution de notre espèce, intitulé Premier Homme. Il est vraiment bien réalisé. Ce qui me tient aussi à cœur, c’est la réalisation. Ça a toujours été une passion de travailler avec une caméra et tourner des images, de fabriquer ses propres histoires depuis mon bac audiovisuel jusqu’aux documentaires, road-movies et projection au concert à New-York à l’Irving Plaza, que j’ai conçus et filmés. J’ai auto-produit deux courts métrages récemment : The Bear, qui a été sélectionné à Brest en compétition nationale, et Nunchaku Baby, sélectionné en compétition internationale au Festival de Zinebi à Bilbao, et qui a été écrit par mon co-auteur Nicolas F. Vargas. C’est un dramaturge basé à Bordeaux, un ami depuis plus de 20 ans. Nous sommes en développement sur notre prochain projet, Hilbidea, que nous souhaitons tourner au Pays Basque prochainement. Je serai aux États-Unis avec la Cinémathèque française en mars prochain, où nous assurons la cérémonie d’ouverture du Festival de Richmond en Virginie avec notre spectacle de Lanternes magiques, dirigé par Laurent Mannoni et dont je suis le narrateur. Il sera présenté en français à la salle Henri Langlois à la Cinémathèque française à Paris le samedi 15 avril prochain.

Retrouvez notre dossier consacré à Compte tes blessures dans Clap! #13, actuellement en kiosques.

Ava Cahen

Ava Cahen

Profession : journaliste - chargée de cours à Paris Ouest Nanterre La Défense. Religion : Woody Allen (Dieu à lunettes). Série culte : Friends. Réalisateurs fétiches : Allen, Scorsese, Polanski, Dolan, Almodovar, Desplechin,... Ce que je n'aime pas : les films moralisateurs.

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