Mike Carey : Celui qui a tous les dons

Hellblazer, Lucifer, The Unwritten : Mike Carey a rejoint le cercle très prisé des “scénaristes anglais de comics qui comptent” grâce à ses œuvres estampillées Vertigo. Mais M. R. Carey, comme il se fait appeler parfois, n’a pas qu’une seule corde à son arc, il est également l’auteur d’une série de romans fantastiques mettant en scène Felix Castor, un détective privé pratiquant l’exorcisme et dont l’associée est une succube, ou plus récemment du livre Celle qui a tous les dons, une magnifique histoire de zombies. À l’occasion de la sortie sur grand écran du film The Last Girl – Celle qui a tous les dons – dont il a écrit le scénario -, nous avons souhaité poser quelques questions à ce conteur talentueux et sensible pour mieux le cerner.

Propos recueillis par Julien Savès

Clap ! : Lucifer (ndlr: série de comics parue chez Vertigo), une autre de vos œuvres, a été adaptée récemment en série télévisée. Comment cela s’est-il passé pour votre roman Celle qui a tous les dons ?

Mike Carey : En fait, le projet de film était déjà sur les rails avant même que le roman ne soit fini ! J’avais écrit une nouvelle pour une anthologie américaine et le personnage de Melanie figurait dans cette histoire courte. Une fois la nouvelle publiée, j’ai constaté que j’avais du mal à quitter ce personnage auquel je revenais obsessionnellement. J’ai donc proposé une idée de roman et un projet de film en même temps, et j’ai eu le feu vert sur les deux. J’y ai travaillé simultanément.

C’est un de ces heureux hasards qui surviennent quand on s’y attend le moins. Je venais de rencontrer un producteur indépendant, Camille Gatin, et nous travaillions sur un projet qui s’est effondré de façon inattendue. Camille m’avait présenté au réalisateur Colm McCarthy, et il y avait déjà un moment que nous nous regardions tous les deux en se demandant ce que nous pouvions faire à la place. J’ai alors proposé : « J’ai cette petite histoire de zombies qui fait pleurer ma femme… »

Travailler au cinéma, était-ce une sorte de rêve ? Un moyen d’assouvir une passion ?

Ma passion est vraiment l’écriture. Raconter des histoires. J’aime pouvoir le faire sur plusieurs supports différents. C’est une façon de garder sa motivation intacte, car cela vous empêche de plonger dans une routine confortable. Pendant des années, j’ai écrit principalement des bandes dessinées, et je gagnais bien ma vie, mais j’écrivais aussi des romans dans mes temps libres. L’écriture de scénario m’attirait, j’avais juste envie d’essayer – pour voir si j’étais capable de raconter une histoire avec ce médium. Je pensais que ce serait proche de l’écriture de bandes dessinées. J’avais faux, c’est aussi différent que possible. Mais une partie du plaisir que l’on éprouve à explorer un nouveau support est de découvrir quel type d’outils vous avez besoin et vous devez inventer pour la narration.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans les thèmes du zombie et de l’infection ?

Je suis un grand fan d’histoires horrifiques, et particulièrement celles de monstres. Le zombie est l’une des grandes figures monstrueuses, de celles sur lesquelles nous continuons à écrire et trouver de nouvelles idées. Lorsque j’ai commencé cette histoire, en 2012, c’était le bon moment pour imaginer un récit de zombies, parce que le genre était en train d’évoluer. Nous avions eu toutes ces histoires sur l’apocalypse zombie, cette idée avait fait son chemin dans l’esprit des gens, ce qui signifiait que le temps était venu pour les écrivains de se concentrer sur autre chose. L’apocalypse peut continuer de se produire en arrière-plan alors même que vous mettez quelque chose de complètement différent au premier plan.

De toute évidence, mes zombies sont des zombies relatifs à une épidémie, une infection généralisée plutôt que des zombies surnaturels. C’était important parce que la recherche d’un remède constituerait un élément central de l’histoire. J’ai pris la liberté de placer l’histoire des décennies après l’infection initiale, parce que nous avions déjà vu cette histoire racontée tellement de fois auparavant. Le terrain a bien été préparé par des films comme 28 jours plus tard.

Toutes les histoires de monstres concernent un aspect de nous-mêmes mis en évidence par le monstre en question. Je voulais une figure monstrueuse qui puisse être complètement innocente lorsque nous la voyons pour la première fois. Un zombie “hyper fonctionnel” semblait être le choix parfait.

Comment avez-vous abordé ce thème du zombie devenu maintenant très balisé ?

Dans les deux versions de l’histoire, j’ai triché scandaleusement. J’ai d’abord présenté Melanie (ndlr: interprétée par Sennia Nanua) comme une enfant, et fait de mon mieux pour que le public s’engage avec elle émotionnellement. C’est un portrait d’enfant idéalisé à bien des égards. Elle est intelligente, courageuse, curieuse, attentionnée. C’est la fille que vous rêveriez d’avoir. Donc, vous la découvrez, vous l’aimez (espérons-le), et vous vous rendez compte qu’il y a un autre côté dans sa nature. Seulement, à ce moment-là, vous vous êtes déjà engagés, du moins assez pour avoir des doutes lorsque d’autres personnages – comme le Dr Caldwell (ndlr: interprétée par Glenn Close) – vous disent qu’elle n’est pas complètement humaine. Évidemment, c’est tout à fait la question centrale que l’histoire se propose de poser et d’explorer. Qu’est-ce que cela signifie d’avoir une limite à votre définition de l’humanité? Et si vous définissez cette limite, où la mettez-vous?

Dans le monde réel, nous faisons des jugements tout le temps, même si nous ne sommes pas toujours honnêtes avec nous-mêmes quand nous le faisons. Lorsque les gouvernements décident de refouler les réfugiés à la frontière ou de les laisser se noyer en mer, ils le font sur la base d’une pensée subconsciente : « Ils sont assez différents de moi pour que les mêmes règles ne s’appliquent pas. »

the-last-girl by ClapMagSennia Nanua© Aimee Spinks – Gift Girl Limited / The British Film Institute 2016

Pouvons-nous dire que l’histoire est centrée sur l’éducation et les rapports sociaux ?

L’éducation est certainement un thème central. La grande différence entre Melanie et les enfants sauvages qu’elle va rencontrer à Londres, c’est qu’elle a été éduquée. Son esprit a été formé, et elle a appris – comme nous l’avons tous fait – à contextualiser ses instincts de base, à les contraindre. Nous assistons à des dilemmes moraux tout au long du film dans les décisions qu’elle prend. Et bien sûr, Madame Justineau (ndlr: interprétée par Gemma Arterton), l’enseignante de Melanie, est la personne la plus importante dans son monde. En fin de compte, peut-être même la personne la plus déterminante pour la future forme du monde!

The Last Girl – Celle qui a tous les dons (VO: The Girl With All The Gifts) est aussi une histoire d’apprentissage, suivant un modèle très classique. Nous avons un enfant qui n’a jamais vu le monde et n’a aucune idée de sa propre place dans celui-ci. Nous l’emmenons sur la route, dans un voyage initiatique à la découverte de l’autre, mais surtout d’elle-même.

Êtes-vous satisfait du travail accompli sur le film et de ce que l’histoire est devenue, une fois transposée à l’écran ?

Je suis plus que satisfait, je suis même ravi. Quand je regarde le scénario que j’ai écrit, puis le film fini, je m’émerveille de la simplicité et de la transparence du processus de mise en images. Colm McCarthy, le réalisateur, a déclaré dans une interview que faire des films est génial quand tout le monde œuvre dans la même direction. Je pense que nous étions dans ce cas : nous savions exactement ce que nous voulions faire, et avions la même vision, la même définition du résultat.

Avez-vous d’autres projets prévus pour le cinéma ? Des histoires originales peut-être ou même une adaptation de votre série de romans Felix Castor ?

Je travaille sur plusieurs autres projets avec Poison Chef (ndlr: nom de la société de production de The Last Girl), en tandem avec le même réalisateur et la même productrice. J’écris également un pilote de télévision pour Tiger Aspect et un autre pour Heyday. Toutes ces choses sont à un stade de développement assez prématuré, mais elles progressent bien et je passe un très bon moment dessus. L’écriture de scénarios est devenue une partie très importante dans mon travail depuis deux ou trois ans.

En ce qui concerne Felix Castor, nous avons déjà vendu les droits trois fois. Je continue d’espérer que quelque chose se passera là-bas et peut-être que le succès de The Last Girl va rendre cela un peu plus probable. J’aimerais être impliqué dans l’écriture d’une série d’histoires avec Felix Castor, probablement en lui imaginant de nouvelles aventures plutôt que de refaire à l’identique celles des romans.

À lire aussi :  notre critique de The Last Girl – Celle qui a tous les dons 

Photo de Mike Carey en Une :© Mark Mainz/Getty Images

Julien Savès

Julien Savès

Julien Savès a plusieurs robots à son effigie et un ou deux jumeaux maléfiques pour lui permettre de mener à bien toutes les activités dans lesquelles il a décidé de se lancer un soir de grande beuverie. A la fois producteur et réalisateur pour la structure de production indépendante Broken Production, créateur et co-directeur du festival multiculturel BD6Né, il s'adonne déjà à plusieurs activités journalistiques au sein de Format Court et Distorsion, ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre le giron "malfaisant" de Clap! dont il alimente le côté obscur.

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