L’Assemblée : « il n’y a pas de parole sans écoute » pour Mariana Otero

Comme L’Assemblée met la parole au cœur du dispositif cinématographique, on a eu très envie de parler après avoir vu ce film documentaire tourné sur la place de la République en 2016 avec les participants à Nuit Debout. Du coup, on a discuté avec sa réalisatrice Mariana Otero.

Clap! : Ce qui m’a tout de suite interpellée, c’est la façon dont votre le film montre que la liberté se construit toujours à l’aune des contraintes. C’est ce qui se joue dans l’organisation des commissions que vous prenez le temps de filmer dans leur longueur :  la transmission de la parole – un terme que les intervenants préfèrent à celui, déjà autoritaire, de prise de parole, entend une organisation, donc tout un champ de contraintes. L’égalité et la liberté passent par là.

Mariana Otero : Oui, il faut avoir des règles, il n’y a pas de possibilité de créer quelque chose sans poser un cadre pour faire émerger une parole neuve. Quitte à transgresser ces règles quand ça devient nécessaire. Mais il faut d’abord les poser pour que quelque chose puisse avoir lieu et c’est clair que les assemblées, avec cet art de la modération et de la réflexion toujours permanente, sont des espaces de remise en question perpétuelle. L’assemblée ne devait jamais devenir un public. Les gens ne devaient pas devenir spectateurs de ce qui était en train de se passer alors que; dans la politique en général aujourd’hui, on est un peu les spectateurs. Certes on vote mais on est un peu  – voire surtout – spectateurs de tout un rituel, de toute une façon de faire. Sur la place de la République pendant Nuit Debout, le but de tous était de faire en sorte que jamais les gens ne deviennent spectateurs, mais au contraire qu’ils (re)deviennent citoyens au sens le plus profond du terme, en occupant l’espace géographique de la « cité » et en occupant l’espace de parole, tout cela dans le respect permanent de la parole de l’autre et dans l’écoute.

Le choix de vous concentrer sur l’assemblée populaire de la Place de la République fait sens par rapport à l’identité des événements. La façon dont l’espace est organisé sur la place et la façon dont vous le filmez souligne cette tension entre le fait qu’on veuille être dans l’action mais que l’on passe en fait beaucoup de temps assis ou immobile. Il y a quelque chose qui fait cinéma dans cette contradiction : pour être dans l’action, en mouvement, il faut en fait être immobile et prendre son temps. Le film pose ainsi la nécessité de prendre le temps de penser une société dans un monde où il faudrait toujours aller vite et « avancer ».

Les actions, il y en a eu beaucoup et elles partaient de l’assemblée. Mais je les ai laissées hors champ du film effectivement. Je me suis concentrée sur cette assemblée qui essayait de prendre le temps, parce que la démocratie ça prend du temps. La manière d’exercer le pouvoir est tendue entre deux choses. C’est à la fois efficace et légitime. À Nuit Debout, ils travaillaient sur cette légitimité en faisant une démocratie qui ne soit pas représentative mais qui soit participative. A contrario, le gouvernement à ce moment-là, avec le 49-3, n’était que dans l’efficacité et n’avait plus aucune légitimité. La démocratie participative c’est effectivement du temps. Les participants à Nuit Debout ont passé leur temps à dire qu’il fallait du temps et finalement le temps leur a manqué à cause des urgences, de la répression policière, de la fatigue. Au fur et à mesure, il y a eu de moins en moins de monde. Mais ils ont lancé quelque chose d’important.

l'assemblée

J’ai trouvé ça émouvant de voir le film maintenant, juste après les élections présidentielles, à l’aube des législatives. J’ai beaucoup pensé à Nuit Debout pendant cette campagne présidentielle d’ailleurs. Nuit Debout, c’était il y a un an et on en est là… Que sont devenus tous ces gens qui ont essaimé autour de la Place de la République l’an passé ?

Ils sont dans des réseaux divers et variés. Ils sont tous unis dans des choses qui se sont recréées parallèlement. Il y a encore des Nuits Debout qui existent et certains continuent à se réunir dans des squatts à Paris. Il y a eu par exemple une assemblée par rapport à Fillon et à toute cette mascarade autour de lui. Quelqu’un a lancé un appel à ce sujet et il a fait appel à Nuit Debout pour modérer cette assemblée et faire en sorte que quelque chose se passe vraiment sur la place. Chacun devait pouvoir prendre la parole comme dans une assemblée citoyenne. Je pense que Nuit Debout va se transformer comme le dit quelqu’un à la fin du film. Ce qui s’est produit sur cette place est fondateur pour moi. Ça va devenir autre chose mais le désir de renouveler notre démocratie va persister.

Dans L’Assemblée, vous mettez la parole au centre et vous montrez à quel point les mots sont importants. Ça m’a rappelé le recueil de Sylvie Tissot et Pierre Tavanian : Les mots sont importants,  publié après les élections de 2002 pour décortiquer le discours politique et médiatique (Ndlr : le collectif LMSI existe toujours). Bien plus que l’historique d’un mouvement populaire, c’est un peu ce que raconte votre film : l’importance de la parole, de sa formulation, de son énonciation, de sa circulation, de sa compréhension.  Il y a quelque chose de fort et d’essentiel qui se joue là pour « faire société ensemble ». Comment fait-on pour gérer 70 heures de rushes avec tant de mots ? Comment démêler tout ça ?

J’ai travaillé avec la monteuse, de façon très pragmatique. On a regardé toutes les rushes et au fur et à mesure on a éliminé des heures d’images, par couche successive pour essayer à chaque fois de garder l’essentiel. On est arrivées à la substantifique moelle de ce qu’a été Nuit Debout. Ça m’a permis de repenser ce qu’il s’était passé et de digérer tout ce que j’avais vu et entendu sur cette place. De trouver enfin la juste distance, de révéler l’importance de ce qui se jouait comme profiter la drôlerie de certaines situations. De tous ces mots parlaient des mots comme cet Italien qui dit « Deux minutes mais c’est le temps d’un tweet« , frustré par la minceur du temps de parole individuelle, pourtant nécessaire pour que le plus grand nombre puisse s’exprimer et le fasse de manière égale. Ce qui m’intéressait, c’était bien l’énonciation, c’est-à-dire pas seulement ce qui était dit, mais la manière dont c’était dit. Les mots c’est aussi le corps : comment le corps s’engage dans l’énonciation des mots. On a fait beaucoup attention à ça. On a essayé de garder des longueurs pour ne pas émietter les choses et faire en sorte que chacun puisse avoir sa place. On a privilégié l’écoute car il n’y a pas de parole sans écoute.

L’Assemblée est un film sans personnages, mais il fallait pourtant réécrire une réalité par le filmage et le montage, un peu à la volée, avec tous ces individus qui tentent sur la place d’avoir un statut égal. C’est un défi, presque un cas d’école pour un cinéaste. Dans le documentaire on a l’habitude de voir des identités se dégager pour guider l’attention et la compréhension du spectateur, pour développer un canevas de fiction sur un matériau issu du réel. Là c’était impossible. C’est remplacé par une multitude de visages qui donnent corps à l’humanité du film.

On ne peut pas raconter un mouvement comme Nuit Debout, un mouvement horizontal, avec des personnages. Ce serait effectivement une espèce de contre-sens. Pour moi il était important de trouver une forme qui correspondait à la philosophie et à l’esprit du mouvement. Se rabattre sur des formes narratives connues et faciles ce n’était pas la peine. Au tout début, quand j’ai montré le film à des distributeurs, on m’a reproché ce manque de personnages qui ne permettait de « s’accrocher » à personne dans le déroulement du récit documentaire. Mais, avec ce sujet, il fallait bien trouver une autre forme narrative et Epicentre, notre distributeur, a très bien compris ça. Je pense que ça ne gêne pas du tout le spectateur en définitive. Il voit la naissance d’un collectif. C’est l’équivalent en cinéma de ce que serait une démocratie participative. Chacun est à la fois équivalent et singulier.

Êtes-vous venue d’abord par curiosité à Nuit Debout ? Était-ce une démarche de citoyenne ou déjà de cinéaste ?
Je suis arrivée comme citoyenne. J’ai participé au mouvement préparatoire à la première assemblée du 31 mars. J’étais dans la commission communication et j’avais bien précisé que je ne voulais pas filmer. Je voulais militer. Le 31 mars, j’ai été très surprise du monde qu’il y avait place de la République. J’y suis retournée le 32 mars et là j’ai été émue. Ce qui m’intéresse dans le cinéma c’est ça : cette façon de réinventer la politique, la remise en question. Comment on est capable de se dire : « Allez on met tout à plat et on reprend« . Je n’ai pas pu m’empêcher à ce moment-là de prendre une caméra. En voyant ce qui se passait, j’ai eu envie de le filmer. Au début, j’ai plutôt filmé des petites scènes en mettant ça sur YouTube pour ceux qui ne pouvaient pas être là. Et puis très vite, je me suis dit que ça ne racontait pas vraiment le mouvement et qu’il fallait en faire un film et essayer de choisir un angle. Je pense que dans le documentaire, il faut toujours choisir un angle serré, très précis, pour raconter plus grand. Il faut se fixer quelque chose d’étroit avec le pari de se dire que quelque chose de plus large va se raconter. Et je dirais même plus large que Nuit Debout comme le disait Ioanis Nuguet, réalisateur membre de l’ACID, qui a accompagné mon film lors des projections cannoises : ça pourrait se passer il y a 2500 ans. C’était ça l’intention du film.

La beauté de L’Assemblée, c’est de mettre en valeur un espace et un temps où tout le monde peut prend la parole et ose la prendre. Je pense par exemple à cet homme avec un handicap moteur dont vous montrez longuement l’intervention : il a des difficultés d’élocution mais il ne se laisse pas déborder par cette difficulté et son propos est particulièrement éloquent. Dans un autre espace, ses mots n’auraient peut-être pas été entendus, ou pas jusqu’au bout, et c’eut été bien dommage. Au-delà du politique, votre film révèle quelque chose de très émouvant qui se joue en permanence sur cette place.

Cette émotion, c’est ce qui m’a donnée envie de faire le film. C’est l’essentiel de ce qui m’a poussé à faire le film. En général, quand je fais un film c’est qu’il y a au départ une émotion et à partir de là je vais construire quelque chose. Le film est réussi si vous sentez ça.

A partir du moment où vous avez décidé de filmer Nuit Debout, vous êtes-vous mise en retrait des débats et des discussions. Vous considérez-vous là en observatrice ?

 

Mes questions de cinéaste sont liées à celles que les participants à Nuit Debout se posent. Je ne suis pas extérieure, je fais corps avec eux. J’essaie de les comprendre pour les rendre en cinéma. Je ne suis pas observatrice car, avec ce mot, il y a toujours l’idée qu’on est à l’extérieur. Or je ne me sentais pas à l’extérieur, je me sentais rentrer dans les choses, j’étais bien là pour les saisir, les comprendre, ne jamais les juger et voir tout ce qu’il y a de beau pour donner de l’ampleur à ce que je ressens. Quand je suis sur le terrain, je ne suis ni dedans ni dehors, c’est une position particulière. Ce n’est pas qu’intellectuel.
Au fil des séquences, on sent la fatigue, l’étiolement. Une forme de mélancolie se dégage peu à peu à l’écran, renforcée par le fait que le spectateur sait déjà ce qu’il va advenir du mouvement. On ressent une sorte d’amertume à la fin.
Le montage a été difficile pour cette raison. On commence par le plus beau et on finit par quelque chose de moins enthousiasmant. Je ne voulais pas qu’on pense la fin comme un échec. Je suis vraiment persuadée que ce n’est pas un échec. Ce qui a été posé là va germer. Il y a toute une génération qui s’est politisée grâce à Nuit Debout. Certains thèmes sont devenus centraux grâce à ça. Mais effectivement il y a quelque chose de mélancolique dans le sens où ça n’a pas continué. On aurait aimé que cette assemblée continue à se réunir sur la place. J’ai essayé de faire en sorte que, dans le film, on ressente cette mélancolie et cette fatigue, et en même temps un espoir. La dernière séquence avec la musique, c’est une façon pour moi d’inviter au retour pour que ça continue. L’un des personnages le dit d’ailleurs. Nuit Debout c’est une expérimentation mais ça va se poursuivre.
On sent à la fois plein d’énergie émerger et ça tend parfois vers l’absurde. Il y a des moments presque comiques dans le film quand les participants se demandent s’il faut voter pour savoir s’il ne faut pas voter. On n’est plus dans la question politique ou dans le drame d’une situation qui se délite.
Quand on remet tout en question on arrive à des situations absurdes mais qui révèlent l’intensité et la complexité du questionnement. Il faut une assemblée constituante pour déterminer la constitution qui va permettre de déterminer comment on va faire. Il y a toujours du méta. On a essayé de faire en sorte que le spectateur se pose des questions lui-même. Il n’y a pas de réponses, pas de thèses. ça ouvre un champ de questionnements qui ne peut se faire au moment où l’on s’autorise à tout changer alors qu’on nous dit qu’on ne peut rien changer.

Même si on est ici à Cannes, on voit passer les premières mesures du gouvernement Macron et on se dit que le film devrait sortir maintenant. Il y a une forme d’urgence.

 

Le front social est en train de se créer, c’est un peu une suite de Nuit Debout. La programmation ACID à Cannes, seule section non compétitive, aide à la diffusion des films indépendants, c’est une association de cinéastes solidaires. C’est très important pour un film comme L’Assemblée d’être présenté ici dans ces conditions car ça permet de rencontrer les exploitants, d’avoir une vraie visibilité pour organiser ensuite la distribution d’un film par forcément séduisant pour les salles sur le papier mais pourtant essentiel. Ça va peut-être nous permettre d’accélérer un peu la date de sortie. Pour sortir un documentaire en salles, il faut travailler les réseaux, ça prend du temps.
Ndlr : A la date de l’interview, la sortie du film était annoncée pour 2018, mais aura finalement lieu en octobre 2017.
Vous avez vous-même été présidente de l’ACID. Qu’est ce que ça représente de gérer une association comme celle-là ?
C’est une association que j’affectionne particulièrement. Je trouve que le cinéma n’est pas très solidaire généralement. Or la solidarité est la base de l’ACID. On défend les films les uns des autres. A chaque fois, un cinéaste va présenter le film d’un autre cinéaste et cette association va permettre aux films singuliers, économiquement et artistiquement, d’avoir une place dans les salles alors que c’est quand même compliqué d’y accéder. À l’époque où j’étais présidente, on avait un peu reformulé des règles pour rendre l’association plus efficace et plus démocratique. Des cinéastes plus jeunes se sont désormais emparés de cet outil et le transforment à leur tour. Il y a une reconnaissance de plus en plus grande pour l’ACID de la part du cinéma en général et j’en suis ravie.

 

 

Carole Milleliri

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

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