L’Usine de rien, le collectif au cinéma

Présenté à Cannes lors de la Quinzaine des réalisateurs en mai dernier, L’Usine de rien, premier long métrage de Pedro Pinho, associe plaidoyer marxiste et concert rock pour dénoncer les dérives du capitalisme.

Zé reçoit un coup de téléphone au milieu de la nuit. Le matériel de l’usine où il travaille a été déménagé sans que les ouvriers ne soient avertis. Accepter un modeste dédommagement financier ou investir les locaux, les employés sont divisés. Une petite bande choisit de résister en initiant une grève dérisoire dans la « Fábrica de Nada ».

Plan fixe sur le port industriel de Lisbonne,le grain bleuté de la pellicule rappelle les premières lueurs du jour. A l’incompréhension et son cortège de protestations succèdent le silence et l’attente. Les ravages de la crise se lisent déjà sur les visages d’ouvriers taciturnes filmés en gros plan. L’actualité du sujet se passe de bavardages, les images médiatiques d’usines occupées sont dans tous les esprits. Le propos du film de Pedro Pinho se prête naturellement à cette sobriété quasi documentaire. Cependant, ce n’est pas tant la révolte en soi que le hors champ qui intéresse le cinéaste, les conséquences ordinaires dissimulées derrière les gros titres de la presse. Le récit s’éloigne progressivement de la grève pour se concentrer sur la vie de famille de Zé, l’un des plus jeunes employés. En se déportant vers la fiction, le film traverse les genres et ce jusqu’à… la comédie musicale !

Décrire l’austérité frappant le Portugal par une approche multiforme rappelle le défi auquel s’est attelé Miguel Gomez avec Les Milles et Une Nuits. Sortie en 2015, cette ambitieuse odyssée, déclinée en trois films, superposait précarité sociale et récit mythologique. Néanmoins, L’Usine de rien ne se charge d’aucun poids allégorique et n’offre aucune échappatoire vers le fantastique. Le documentaire et la fiction ne s’opposent pas, ils s’entrelacent et se confondent. Si le récit s’inspire directement de l’occupation des entreprises portugaises suite à la révolution de 1974, le passage vers l’expérience singulière des ouvriers change la donne. Aux longs plans fixes qui illustrent le temps suspendu de la grève succède le déferlement punk du groupe de Zé. Le son saturé des guitares électriques redynamise la lutte, l’attente réclame un exutoire. Lorsqu’un cinéaste socialiste s’intéresse, par la suite, à leur projet encore incertain d’autogestion, un troisième niveau de lecture intervient. Porte parole auto-proclamé de leur rébellion, il en organise la mise en scène. Ce faisant, la relation entre fiction et documentaire est envisagée au sein même du récit. Filmer, c’est déjà prendre position. Le changement de registre opère une mise en abyme particulièrement subtile qui dévoile les dangers de la récupération propagandiste.

La mise à distance de l’esthétisation permet à L’Usine de rien d’acquérir une grande finesse dans son discours politique. Si l’espace vide des locaux conduit au désœuvrement, le « rien » devient, également, un slogan contre le fonctionnalisme. Cependant, la poétisation du rien et sa charge idéologique sont rapidement neutralisées par l’inquiétude légitime des employés : il faut manger et les utopies ne payent pas les factures. Les sentences marxistes qui accompagnent le réalisateur communiste sont porteuses d’une semblable ambivalence. Exaltantes, elles risquent pourtant de basculer vers une intellectualisation condescendante. Plus ou moins conscients de cette ombre démagogique, les ouvriers sont partagés entre les possibles que dessinent l’autogestion et l’urgence de la situation qui détériore leur vie familiale. En déclinant, sans les hiérarchiser, les différentes formes poétiques et politiques que revêt ce drame social, L’Usine de rien ne sombre pas, pour autant, dans le cynisme de l’irrésolution. L’enchaînement des propositions souligne, au contraire, la pertinence de la réflexion collective. Une conviction déjà à l’œuvre dans l’élaboration du projet qui n’est pas signé par un seul auteur mais s’annonce comme « un film de João Matos, Leonor Noivo, Luisa Homem, Pedro Pinho, Tiago Hespanha ». Un geste significatif qui, tout en interrogeant les conséquences du capitalisme, s’émancipe des réquisitoires moralisateurs et dogmatiques. Peut-être est ce précisément à cet endroit que se loge l’espoir d’une alternative. L’Usine de rien n’énonce, certes, aucune réponse, elle la montre, avec habilité, par sa façon de penser le cinéma. Un tour de force qui vaut beaucoup de discours.

Réalisé par Pedro Pinho. Avec José Smith Vargas, Carla Galvao, Njamy Sebastiao. Drame / Comédie musicale. Portugal. 2017. Durée : 2h57. Distributeur : Météore Films. Sortie : 13 décembre 2017.

Léa Casagrande

Léa Casagrande

Des Beaux Arts à la philosophie, de Jurassic Parc à Jeanne Dielman, il n'a jamais été question de choisir. Mais le cinéma n'est-il pas, justement, le lieu rêvé pour tous les incohérents qui ont refusé de trancher entre un vélociraptor et un éplucheur à pomme de terre ?

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