Luce Grosjean : « Il faut faire évoluer le regard sur l’animation »

Distributrice installée à Arles, trentenaire à la personnalité d’une excentricité douce et pétrie d’une éthique de travail basée sur la bienveillance, Luce Grosjean a défendu avec sa société Miyu Distribution deux courts métrages français d’animation nommés aux Oscars cette année : Garden Party, réalisé par six étudiants de l’école MOPA, et Negative Space, réalisé par Max Porter et Ru Kuwahata (du collectif Tiny Inventions) et produit par Ikki Films.

Au lendemain de la cérémonie, et alors qu’elle repart sans statuette (cette fois-ci), nous publions cet entretien qu’elle nous a accordé quelques jours avant son départ pour Los Angeles. Elle y revient sur son parcours atypique et ses convictions de jeune distributrice, qu’elle porte avec passion et simplicité.

Tu avais des exemples de personnes qui faisaient ton métier ou tu as avancé à tâtons toute seule?

Au départ,  j’ai commencé à travailler pour l’école Gobelins pour envoyer les films en festivals, c’était vraiment un service très simple. Je savais qu’il y avait d’autres personnes qui le faisaient, j’ai eu l’occasion d’échanger avec elles. Mais j’ai compris petit à petit ce que c’était qu’un programmateur et aussi un acheteur de court-métrage. Et au début j’ai effectivement plus ou moins improvisé.

Aujourd’hui tes clients sont-ils encore les écoles d’animation uniquement?

Non je travaille aussi pour des réalisateurs auto-produits, pour des sociétés de production, ou encore certains réalisateurs que je suis sur des projets précis au cas par cas. J’aime bien travailler dans le temps avec les ayants droits (pour un distributeur, l’ayant-droit est le réalisateur ou le producteur à qui il reverse les recettes des films). Je ne vais pas choisir un film parce que je suis sûre qu’il est vendable. Je vais choisir un film parce que j’ai envie d’accompagner des réalisateurs ou des sociétés avec des visions spécifiques qui m’intéressent.

Le monde précaire du court-métrage

C’est un modèle économique précaire, non?

Je commence toujours mes présentations par un élément qui est très important pour moi : si on se demande quel est le marché du court-métrage, en fait il n’y en n’a pas. Enfin pas vraiment. Par la force des choses on travaille dans un milieu qui prend la forme d’un marché, mais tu ne peux pas générer suffisamment de recettes avec un court-métrage pour financer d’autres films. Je travaille avec beaucoup de films d’écoles parce que les écoles me payent en amont, ce qui permet à ma société d’avoir de quoi survivre régulièrement et d’avoir chaque année des nouveaux films au catalogue. Et quand je choisis des réalisateurs auto-produits ou des producteurs que je prends le risque de distribuer, je peux le faire parce que j’ai les fonds des écoles.

Garden Party by ClapMagGarden Party, l’un des courts-métrages soutenus par Luce Grosjean et nommés aux Oscars 2018

Et tu es soutenue par des fonds publics?

Jusqu’à présent non. J’espère que cela arrivera prochainement.

Que penses-tu du système de subventions publiques français?
C’est un système vertueux mais dont on sent vite qu’il est peu adaptable et peu ouvert aux nouveaux entrants.

C’est donc un saut dans l’inconnu quasiment total que tu fais, tu n’as pas de projections très précises à court, moyen long-terme, si?

Le vrai grand saut dans l’inconnu qui va devoir arriver un jour, c’est le passage au long.

Mais ce ne sont pas les mêmes prérogatives…

Non. Mais de quelle manière, avec quelle économie entrer dans ce secteur là, j’attends le bon film pour me poser la question.

Tu te spécialises dans l’animation, mais je sais que tu distribues aussi des courts-métrages en prise de vue réelles. C’est quelque chose que tu souhaites développer?

Je me suis rendue compte rapidement que mon réseau en animation est beaucoup plus développé. Et il y a plus de festivals et de lieux d’exposition pour ce secteur. En plus les formats des films de prise de vues réelles sont plus longs, donc plus difficiles à vendre.

OK Corral en plus gentil”

On entend souvent que le milieu de l’anim c’est le pays de Candy sympa alors que le milieu de la prise de vue réelle c’est OK Corral, dès le court-métrage. Tu confirmes?

C’est aussi OK Corral l’animation ! Mais en plus gentil. (sourire)

OK Corral en plus gentil, on est d’accord que ça ne veut rien dire?

En France aujourd’hui, on a environ 7000 personnes qui travaillent dans l’animation, tout le monde se connaît. Si tu veux comprendre les enjeux de la prise de vue réelle tu regardes le festival de Cannes. Cannes c’est les robes de soirée, les présentations des comédiens, le glamour, l’apparence, tout ça c’est super important. Tu peux vendre avec ça, on est dans le concret, dans des films de viande. (rires) On est dans la représentation de soi. Avec l’animation, tu balayes toutes les questions d’ego parce que les personnes qui créent un film d’anim travaillent pour rendre effectives trois secondes d’image par jour, contre trois minutes utiles par jour en prise de vue réelle. C’est un travail de fourmi qui casse les egos. Tu n’arrives pas sur ton plateau à essayer de faire comprendre ce que tu veux comme lumière et il y a moins la place pour les petits jeux de pouvoir.

Aucun rapport d’ego ou de force dans l’anim?

Si bien sûr. Il y a des personnes qui abusent et se comportent mal comme partout. Sauf que, par nécessité, les réalisateurs ont souvent un sens du travail différent. Si tu as travaillé tout seul pour faire trois secondes par jour, tu n’as pas le même rapport au film.

Mais par exemple l’animation dans la tête du grand public, c’est Pixar, donc une vraie machine de guerre. Tu ne vas pas me faire croire qu’il n’y a pas de rapport de force là-dedans.

Chez Pixar, ils font une seconde utile par jour. Donc à part John Lasseter…

Qui était visé par des accusations récemment de harcèlement d’ailleurs.

On n’est jamais à l’abri des abus de pouvoir tant qu’on a des réalisateurs ou des producteurs qui considèrent qu’on est subordonnés à eux et qu’ils ont tous les droits. Mais finalement, l’animation marche beaucoup plus comme une entreprise classique. Une équipe va bosser en studio pendant un an et demi. Ce n’est pas six semaines de folie, coupés du monde sur un tournage dans une forme d’intensité. Mais oui il faut être vigilant aussi. De toute façon, il n’y a pas cent mille réalisateurs d’animation très renommés et tout se sait très vite.

Qu’est-ce que tu essayes de transmettre aux étudiants que tu accompagnes ?

Je me suis rendue vite compte qu’il y a avait un gros décalage entre ce que je faisais et entre ce que les étudiants imaginaient que j’allais faire. Moi je demande à l’école à intervenir une ou deux fois en masterclass pour les sensibiliser à ce que c’est la promotion. Puisque l’idée pour tout le monde c’est de faire en sorte que les films soient vus, eux doivent comprendre qu’ils ont intérêt à être acteurs de cet aspect-là. On a d’abord évidemment les objectifs promotionnels pour les établissements, mais en fait les étudiants sont en quelque sorte décalés de ça parce qu’en général un jeune diplômé qui sort de ces circuits trouve tout de suite du travail. Ils ne sont pas dans l’état d’esprit de se vendre et c’est normal. Et puis certains peuvent rester bloqués et ne plus vouloir revoir leur film parce qu’un mouvement de bras est mal fait par exemple. Tu trouves rarement plus méticuleux et perfectionniste qu’un animateur (rires). Nous on essaye de leur expliquer qu’ils vont en fait continuer leur parcours pédagogique avec la promotion de leur film, surtout pour ceux qui veulent réaliser, et que, apprendre un minimum à communiquer est primordial. Parce que les gens sont intéressés par le réalisateur, un distributeur ce n’est pas sexy.

C’est bien reçu par les étudiants ce type de masterclass ?

Ça les rassure globalement. Ils voient que les films circulent et comprennent plus ou moins comment ça fonctionne. Et ça pose pleins de questions, sur la rétribution des droits d’auteur notamment. Par exemple si tu postes ton film sur internet, tu es assez rapidement sollicité par pleins de personnes qui veulent utiliser les images, mettre leur musique dessus, etc. Il faut que les jeunes réalisateurs soient prêts à faire face à tout ça.

Il y a des grosses tendances dans les écoles d’animation françaises?

On a des écoles de 3D (3D est l’abréviation utilisée pour qualifier les films en images de synthèse tridimensionnelles, type Pixar) qui tentent de repousser les limites de la technique tout en essayant depuis plusieurs années de faire des films plus adultes. Comme Garden Party justement. Et en 2D les étudiants cherchent à sortir de plus en plus des normes type Disney, ils questionnent beaucoup la représentation des corps, des corps de femmes stéréotypés notamment. Il y a de plus en plus d’intérêt et de corpus pédagogique pour ça. On sort un peu de la magie et on touche presque parfois des sujets beaucoup plus durs que si ça avait été en prise de vue réelle. Et je dois dire que c’est assez excitant.

Tu évoquais Garden Party, un des films que tu accompagnes aux Oscars cette année. Tu peux nous en parler?

C’est un film de 2016 réalisé par six étudiants de l’école MOPA, qui continuent aujourd’hui de travailler ensemble d’ailleurs. C’est un film très impressionnant visuellement. Ils ont réussi à faire un film léger et plutôt drôle et en même temps à esquisser un portrait assez pamphlétaire d’une Amérique dans l’excès. Il y a un petit côté vanité, ces tableaux avec des crânes.

Et Negative Space?

Negative Space est un film produit par Ikki Films, une société installée en région Centre. Les productrices avaient contacté les deux réalisateurs étrangers pour leur permettre de réaliser un court-métrage en stop-motion. Tous les objets sont faits mains avec une finition parfaite et une inventivité, pleine de fraîcheur, pour parler en six minutes de l’absence d’un père.

Negative Space by ClapMagNegative Space, deuxième court-métrage animé sélectionné aux Oscars 2018 

On peut prévoir les Oscars quand on est une distributrice française ?

En fait c’est réfléchi parce que c’est coûteux. Inscrire un film aux Oscars c’est près de 2000 euros de frais d’inscription. Donc si tu y vas, tu n’y vas pas pour rien. Les choses ont commencé sereinement avec Garden Party, qui avait pas mal de sélections et de prix dans les festivals français (Clermont-Ferrand, Anger, Aix-en-Provence, etc.). Les retours des professionnels étaient bons. On s’est dit avec l’équipe qu’on allait tenter ce qu’on appelle les “festivals à Oscars”, c’est-à-dire des festivals selectionnés selon certains critères, qui rendent ensuite un film éligible à la soumission aux Oscars. Et Garden Party a gagné un prix à Nashville qui l’a rendu éligible. Donc là on s’est entouré d’une équipe, parce que tu ne peux pas faire ça tout seul : on a pris ce qu’on appelle un “publicist” qui a fait un super boulot de lobbying et nous a guidés.Quant à Negative Space, il a fait sa première au festival d’Annecy et en trois mois le film était sélectionné dans 100 festivals. Il a gagné un grand prix qui l’a rendu éligible lui aussi. Et là je me suis dit “merde j’ai deux films aux Oscars” (rires). Ensuite tu es shortlisté. Tu essayes de comprendre un peu ce qui peut plaire, tu regardes les autres films en lice. Tu comprends à la fois que tout ça, ça ne s’improvise pas, et en même temps ça te dépasse. Les équipes des films ont fait un boulot monstre et en amont de la cérémonie ils ont fait des tournées dans les gros studios, à Google, à Facebook…

Mais du coup – et je me surprends moi-même à parler comme ça -, ça voudrait dire que l’Amérique va nous piquer nos réalisateurs français ?!

Déjà dans ce cas précis, on a deux réalisateurs français qui sont américain et japonais (rires). Mais les deux films restent des films français.

Mais est-ce que la réactivité américaine peut être un risque pour une fuite des animateurs? Les deux films n’ont pas été nommés aux César par exemple.

Pour Garden Party ce n’est pas possible parce que les films d’école ne sont pas éligibles aux César. Après, pour des films d’animation indépendants, mine de rien trouver des financements reste plus facile en France. Et puis l’avantage pour des jeunes réalisateurs – si on prend l’équipe de Garden Party – de faire le jeu de l’Amérique, c’est de pouvoir démystifier et déterminer s’ils veulent y jouer aussi.

Le ghetto de l’animation

Il y a un vrai problème en France avec les longs-métrages d’animation il me semble, ce sont les entrées non?

Un long métrage d’animation demande un énorme travail marketing. Comment tu fais venir en salles un enfant de 8, 10 ans si ce n’est pas un manga ou un films 3D type Pixar ou Dreamworks ? C’est une question très compliquée.

Et le public adultes?

En fait, sur les films d’animation adultes, on a presque plus d’entrées que sur les films  d’auteur en prise de vue réelle dits d’Art et Essai. Et de toute façon, ils ne trouvent pas facilement de financement mais les réalisateurs les font quand même tous seuls avec peu de moyens. Donc ils sont plus rapidement rentabilisés.

Tout en haut du monde by ClapMagTout en haut du monde, de Rémi Chayé, pépite de l’animation française.

Ah bon?

Oui, le premier problème c’est vraiment l’animation enfant. Si on prend un film comme Tout en haut du monde par exemple. Sans vouloir dire de bêtises, c’est un film qui a du coûter 6 millions donc ils attendaient au moins un million de spectateurs et je crois qu’ils ont dû faire quelque chose comme 150 000 entrées (le film a couté 6,12 millions d’euros pour 203 000 entrées selon JPBox-Office ) . En fait, l’accès aux salles des films  français d’animation est super compliqué. Par exemple pour Ma vie de courgette, il a eu Cannes, Télérama… et la caution Céline Sciamma fait que les exploitants ont lâché du lest sur les créneaux horaires. Et le film a pu faire sa vie comme ça. Sinon c’est uniquement des cases le mercredi, le samedi et le dimanche à des horaires enfants, tôt le matin. Donc les adultes qui seraient intéressés par des films un peu aux intersections n’y ont pas accès parce qu’il n’y a plus de séances après seize heures. Le seul public à séduire reste donc les enfants et ça demande beaucoup de moyens de promotion. C’est tout de même une forme de censure des exploitants qui savent que les gens vont vers ce qu’ils identifient le plus facilement et les films qui ont le plus de copies.

On retrouve un peu les mêmes problématiques que dans le cinéma d’auteur de prise de vue réelle.

Je pense aussi que les exploitants s’y connaissent mal. Il y a vraiment un ghetto de l’animation. Mais ça change doucement, notamment grâce à internet et ce que les gens ont l’occasion de voir par ailleurs. Les ados se précipitent en salles voir des mangas. Et puis les jeunes sont souvent obligés via des programmes pédagogiques locaux ou régionaux d’aller voir des films courts quand il y des festivals dans leur ville.

Merci les collectivités locales et vive le fascisme finalement ?  C’est ton mot de la fin?

Quand même pas (rires). Mais il faut oeuvrer à faire évoluer le regard. Les festivals d’animation marchent bien en général auprès du public. Parfois on a des programmes très particuliers mêlés à des films très mainstream. On habitue à une diversité et les gens auront une exigence que les exploitants seront à un moment obligés de prendre en compte!

Pour en savoir plus sur Luce Grosjean, n’hésitez pas à consulter le site de Miyu Distribution

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