Le Jour d’après, la ritournelle amoureuse de Hong Sang-soo

Présenté en Compétition officielle à Cannes, Le Jour d’après signe la quatrième sélection de Hong Sang-soo. Après l’obtention du Prix Un certain regard en 2010 pour Ha Ha Ha, le cinéaste coréen revient, cette année, avec deux fictions. La Caméra de Claire, projeté en séance spéciale, dévoile, en parallèle, le film tourné en 2016 avec Isabelle Huppert sur la Croisette.

Comme chaque jour, Bongwan se lève aux aurores afin de se rendre à la petite maison d’édition dont il est le patron. Pas assez tôt, cependant, pour éviter les reproches inquiets de sa femme qui le soupçonne d’infidélité. Avec une nonchalance presque apathique, il traverse les rues encore désertes de Séoul, transformant son trajet quotidien en une rêverie mélancolique habitée par les souvenirs décousus d’une liaison amoureuse qui vient de s’achever. De son côté, Areum, la nouvelle collaboratrice de Bongwan, s’apprête à vivre son premier jour de travail, ignorant qu’elle succède à la maîtresse de son patron. Témoin des égarements sentimentaux de Bongwan, la jeune fille devient, malgré elle, la quatrième pièce du triangle amoureux.

Avec Le Jour d’après, Hong Sang-soo, souvent qualifié de Rohmer coréen, retrouve ses thèmes de prédilection, de l’indécision amoureuse au rendez-vous manqué, et filme avec minimalisme le prosaïsme de la vie quotidienne arrosée de (beaucoup) de soju. Le film développe les superpositions de récit qui caractérisent l’œuvre du cinéaste, de façon moins marquée cependant que pour ses précédentes réalisations, laissant subtilement apparaître les images fantomatiques de la relation entre les deux amants en filigrane de l’histoire présente. La réapparition de Changsook, la précédente employée de Bongwan, produit, à ce titre, un enchevêtrement narratif, une boucle temporelle, qui octroie au personnage d’Areum une dimension éthique inattendue, au-delà des jeux de séduction prévisibles. Bongwan s’ajoute à la longue liste des figures masculines d’intellectuels ou d’artistes ratés, tiraillés entre désir amoureux et quête de reconnaissance, souvent lâches, parfois pathétiques, toujours alcooliques. Son interprète, Kwon Hae-hyo, déjà présent dans Yourself and Yours et On the Beach at Night Alone, donne ici la réplique à Kim Min-Hee. Devenue la muse du réalisateur depuis leur première collaboration dans Un jour avec, un jour sans, la jeune actrice offre au personnage d’Areum un charme indéniable. Hong Sang-soo réussit, une fois de plus, à créer une intimité trouble, presque surréaliste, entre ses personnages. Très vite, le ton badin de la discussion se déplace vers des considérations existentielles sur le sens de la religion et l’inauthenticité du monde (au cas où des doutes se poseraient encore sur l’affiliation à Rohmer et l’efficacité du soju). Rien de psychologisant, cependant, ce n’est souvent que du bluff, une drague pas toujours subtile entre un Bongwan plus médiocre que cynique et l’apparente candeur d’Areum qui laisse place à une sagesse précoce.

Le Jour d’après by ClapMag© 2017 – The Jokers / Capricci Films

Si l’on peut reprocher à Hong Sang-soo de décliner, une fois encore, les mêmes schémas quotidiens, Le Jour d’après révèle, en réalité, sous son apparente redondance, la précarité de la vie ordinaire. Le récit, au format d’une journée rythmée par les trajets en taxis ou métro et les plans récurrents d’horloges – en somme l’invariabilité de la routine -, crée une stabilité superficielle que contredit, sans cesse, l’égarement des personnages. Les repas, motif de prédilection du cinéaste, permettent de souligner ce point de basculement, logé quelque part entre un plat de nouilles et une bouteille de soju. Lors du café matinal, Bongwan se montre paternel envers Areum, au déjeuner, il se laisse charmer par la philosophie de la jeune femme et au dîner, passablement alcoolisé, il se confond en supplications afin qu’elle reste travailler auprès de lui. Ce faisant, à l’admiration initiale de la jeune fille pour l’écrivain expérimenté se substitue, rapidement, celle du mari malheureux pour la femme déterminée. Bongwan ne trouve aucun sens à son existence et dissimule son désarroi derrière un nihilisme bancal. Areum lui répond : « Vous devez croire en quelque chose […] je crois en ce monde ! » Voilà, peut-être, une des clefs du cinéma de Hong Sang-soo : situer le quotidien du côté de la croyance, un mythe que l’on se raconte encore et encore pour pallier le danger de sa dissolution. Les personnages du cinéaste ne sont-ils pas, souvent, victimes d’amnésie ? Si, comme l’affirme Bongwan, aucun mot ne peut saisir le réel, Areum, quant à elle, choisit de croire en une poésie qui n’est pas moins authentique que la prétendue vérité du monde. Une métaphore du cinéma ? Ou peut-être simplement du désir amoureux en lequel se dissout, ironiquement, les prétentions philosophiques des personnages.

Le Jour d’après apparaît donc comme une nouvelle variation, certes, mais elle est toujours aussi réussie, et confirme la subtilité avec laquelle le cinéaste réinterprète, sans jamais tomber dans la redite, les affres sentimentaux de ses personnages. Retenons le noir et blanc qui apporte aux déclinaisons des motifs chers à Hong Sang-soo une poésie supplémentaire, une grâce qui sublime la trivialité de la vie ordinaire, toujours à la limite du grotesque, et octroie à un thème qui pourrait passer pour éculé, un registre plus tourmenté.

Le Jour d’après, de Hong Sang-soo. Avec Kim Min-hee, Kwon Hae-hyo, Kim Saeybuk. Drame. Nationalité : Corée du Sud. Durée : 1h32. Distributeur : Capricci Films. Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2017. Sortie le 7 juin 2017.

Léa Casagrande

Léa Casagrande

Des Beaux Arts à la philosophie, de Jurassic Parc à Jeanne Dielman, il n'a jamais été question de choisir. Mais le cinéma n'est-il pas, justement, le lieu rêvé pour tous les incohérents qui ont refusé de trancher entre un vélociraptor et un éplucheur à pomme de terre ?

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