On a parlé de « Buffy » avec Kristine Sutherland !

Vingt ans… Difficile de se rendre compte que deux décennies nous séparent désormais du jour où, pour la première fois, une petite blonde donnait du fil à retordre aux monstres en tout genre. Buffy contre les vampires aurait pu se réduire à du cassage de gueule sans grande prétention. D’autres séries, après elle, ne se sont pas gênées. Mais Joss Whedon était plus ambitieux que ça. Durant sept ans, Buffy a été en avance sur son temps, abordant sous couvert du fantastique des thèmes aussi importants que délicats. Parler d’amour, de marginalité, de sexe, de mort, de drogues au tournant des années 2000 dans une série diffusée sur WB puis UPN, c’était compliqué mais possible.

Rare adulte récurrente dans cette série destinée – avant tout – à un public jeune, Kristine Sutherland a incarné la mère de Buffy Summers cinq années durant, avant qu’un épisode coup de poing nous l’enlève brutalement (le bouleversant The Body, dont on vous parle sur Buffyesque.com). Certains d’entre nous ne sont d’ailleurs toujours pas remis. Présente à Paris Manga pour une « Buffy reunion » qu’on ne pouvait décemment pas manquer, l’inoubliable Joyce Summers a accepté de répondre à nos questions en privé. Attention, nostalgie !

Buffy contre les vampires a désormais 20 ans, mais l’amour des fans pour la série n’a jamais semblé diminuer. Comment vivez-vous cette adoration un peu folle durant les conventions, les Comic Cons ?

C’est un véritable privilège. L’endroit où l’on tournait Buffy était assez isolé, c’était un petit plateau. Du coup, on ne savait pas du tout combien de personnes regardaient la série ou ce qu’elles en pensaient pendant les premiers temps de la diffusion. On ne pouvait se fier qu’à ce que nous ressentions, nous. Et c’était une expérience géniale, je pense qu’on est tous d’accord là-dessus ! Joss (Whedon, ndlr) était tellement inventif… Aujourd’hui, à travers ces conventions, on nous donne l’opportunité de rencontrer les gens pour qui la série a été importante. Ils nous racontent ce que Buffy a apporté à leur vie durant toutes ces années… C’est juste fantastique !

De nombreux enfants étaient présents durant le panel consacré à la série. Après toutes ces années, Buffy continue d’être découverte par de nouveaux spectateurs. Comment l’expliquez-vous ?

Je pense que nos tous premiers spectateurs, ceux qui nous suivaient au jour le jour à l’époque de la diffusion TV, ont voulu partager leur passion pour Buffy avec cette nouvelle génération. Selon moi, la série peut permettre à une famille de franchir cette distance entre parents et enfants. D’aborder ces choses qui peuvent se produire lorsqu’on grandit et qu’on voit le monder évoluer autour de nous.

Kristine Sutherland et Nicholas Brendon lors du panel Buffy de Paris Manga.

La question de la famille sous toutes ses formes a justement toujours été centrale dans la série. Joyce est mère célibataire, Buffy endosse plus tard ce rôle auprès sa petite sœur, il y avait aussi des couples homosexuels ou mixtes. Diriez-vous que c’est cette modernité là qui rend la série toujours aussi pertinente ?

Il me semble. Quand on y pense, les revendications des personnes LGBT ont vraiment pris beaucoup d’ampleur aux USA depuis peu. C’est stupéfiant de voir l’avancée des mentalités en l’espace de deux ans ! Or il y a 20 ans, Joss clamait déjà que chacun d’entre nous avait son importance, qu’on fait partie d’un toute qu’on a tous une place dans ce monde. Je pense sincèrement que Buffy a été une pierre à l’édifice, un grand pas sur le chemin de l’acceptation de soi et des autres. Et aujourd’hui, quand on voit ce que Trump manigance… Vous savez, je vis à New York et chaque jour, je peux y voir l’Amérique plurielle, la vraie. Quand vous voyez quatre personnes autour d’une table, vous savez qu’elles ont toutes connu un parcours différent, qu’elles ont des racines, des goûts, des orientations sexuelles différentes. Et ça ne les empêche pas d’être amies. C’est ce genre de choses qui rend l’Amérique belle.

Dans l’épisode Acathla 2e partie (Becoming, 2.22), la scène où Buffy avoue à sa mère qu’elle est la Tueuse est traitée comme un coming-out. À la fin des années 1990, on n’avait pas l’habitude de voir ce genre de choses à la télévision, ou pas de façon aussi subtile (Angela 15 ans ou Dawson se sont collés aussi à ce qui est devenu plus tard un lieu commun de la teen series).

C’est toute la beauté du travail de Joss Whedon. Personne n’essayait jamais de comprendre ce qui se cachait derrière les scènes qu’il écrivait. On n’en avait pas besoin : on savait tous qu’il ne faisait rien par hasard.

Joyce SummersJoyce Summers, mère idéale ?

Pendant sept saisons, Buffy a été la série pour laquelle tous les auteurs rêvaient d’écrire. Pouvez-vous nous parler de votre relation avec Joss Whedon et ses scénaristes ? Les comédiens étaient-ils parfois consultés vis-à-vis de l’évolution de leurs personnages ?

Pas vraiment. Joss gardait le contrôle total de la série. Il passait son temps sur le plateau ou avec les scénaristes, chaque réplique devait être écrite à la perfection… S’il n’avait pas été aussi talentueux, ça aurait pu être étouffant, on aurait pu avoir envie de pousser les choses dans une autre direction… Mais ça n’a jamais été le cas. On sentait qu’il savait parfaitement où il voulait aller.

Il paraît qu’il vous a prévenu de la mort de Joyce quelques années avant qu’elle n’arrive. Est-ce vrai ?

Tout à fait !

Avez-vous du la garder secrète ?

Absolument. Ce n’était pas toujours facile mais, heureusement pour moi, je suis plutôt bonne pour garder un secret ! J’ai d’ailleurs revu Sarah (Michelle Gellar, ndlr) il y a quelques semaines, et on a reparlé de ça. Elle m’a dit que Joss l’avait prévenue à peu près un an en amont. Moi ça devait être deux ans. La seule raison pour laquelle j’ai été mise au courant si tôt était que je devais partir en Italie pour une année. Je n’étais pas sous contrat et je voulais que ma fille apprenne une deuxième langue. Ça n’a pas été une décision facile à prendre, mais j’y tenais vraiment. Quand j’ai prévenu Joss, il m’a dit, un peu dépité : « tu vas revenir ? ». J’ai répondu : « évidemment ! ». Après tout ce n’était que pour un an. Et il m’a dit : « ça tombe bien, j’ai l’intention de te tuer ! » (rires).

The Body Orphelines / The Body (5.16), l’inoubliable déchirement

Quand Buffy a débuté sur la WB, la série figurait à merveille la difficulté de survivre aux années lycée. Giles et Joyce étaient les seuls adultes responsables. Comment viviez-vous cette séparation ?

Pendant les premières années, le lycée et la vie de famille étaient traités séparément. La plupart des scènes de Joyce se passaient avec Buffy. La dynamique de groupe n’est arrivée que progressivement. Et c’est assez normal : quand vous êtes ado, vous êtes content que votre mère soit dans les parages quand vous avez besoin d’elle mais vous n’avez pas envie qu’elle traîne avec vos amis. L’évolution a été très touchante. Lorsque Willow cherche désespérément le pull que Joyce aimait tant dans l’épisode The Body, on ressent bien toute l’affection qu’elle pouvait ressentir pour mon personnage.

Aux yeux des fans, Joyce est vite devenue l’une des mères de fiction préférées. Cela fait désormais quinze ans qu’elle est morte, mais leur amour pour elle ne s’est jamais éteint. Hier encore, durant les séances photos, nous avons vu des fans vous prendre dans leurs bras ou parler de vous comme de leur mère. C’est assez rare, comment l’expliquez-vous ?

C’est vraiment merveilleux. Pourtant, Joyce a fait des erreurs, elle n’a jamais été un parent parfait. Mais elle faisait de son mieux. Et c’est touchant de voir ce qu’elle a pu apporter à tous ces téléspectateurs. Ces choses qu’ils ne recevaient peut-être pas de leur propre mère, ou dont ils ne se rendaient simplement pas compte par manque de distance. Comme je vous le disais, c’est un honneur de rencontrer tous ces fans, d’entendre tous leurs témoignages. Particulièrement lorsqu’ils viennent de personnes ayant perdu leurs parents quand ils étaient enfants. J’entends souvent que The Body a aidé des fans de Buffy à gérer des deuils réels.

Hier, durant la conférence, vous avez mentionné l’épisode Bad Candy (3.06) parmi vos préférés. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

C’était un épisode incroyablement drôle à tourner ! Entre Armin (Shimerman, ndlr), qui jouait le proviseur Snyder – un mec vraiment génial, on se connait depuis très longtemps – et Anthony (Stewart Head, ndlr) avec son t-shirt blanc moulant… Je me souviens qu’il avait des cigarettes enroulées dans ses manches (rires). Imaginez, on devait se comporter comme des ados et porter des fringues bizarres devant des enfants qui nous regardaient faire, complètement mortifiés… Mais au-delà du côté fun, c’était un défi très intéressant pour nous. En tant que comédiens, nous avons l’habitude de travailler à partir de notre imagination. On a bien des souvenirs de cette époque, mais ils sont plutôt lointains. Là, nous devions de nouveau faire corps avec ces souvenirs, nous replonger dedans. Ça a fait remonter d’étranges sensations. « Ah, j’étais comme ça quand j’étais ado… ». Avec le temps, on oublie à quel point l’adolescence est une période difficile.

Tout à l’heure, vous mentionniez votre fille. A-t-elle vu cet épisode ? Comment y a-t-elle réagi ?

Oh non, à cette époque-là elle ne regardait pas la série, elle était trop jeune pour ça. Elle ne l’a vu que quelques années plus tard. En Italie justement.

Effet Chocolat / Band Candy (3.06) : Sarah Michelle Gellar et Kristine Sutherland échangent les rôles

On souligne souvent que Buffy est une série féministe, à juste cause, particulièrement pour toutes ces héroïnes imaginées par Joss Whedon. On cite toujours Buffy, Willow ou Faith, mais on oublie que Joyce est une des super-héros de la série. Elle a élevé deux enfants, géré une galerie d’art, vaincu une tumeur cérébrale… Quand Buffy s’est retrouvée en charge de l’éducation de Dawn en saison 6, elle a plié sous le poids de ces responsabilités…

J’aimais cette facette du personnage de Joyce parce que j’ai moi-même été élevée par ma mère, et je ne me rendais pas compte à quel point sa vie était difficile. Pas uniquement parce qu’elle était mère célibataire, bien sûr. Mais elle a réussi à nous élever, mon frère et moi, et on ne se mesurait pas l’ampleur de la tâche à l’époque. Quand on grandit, on en vient à regarder en arrière et on comprend à quel point ça devait être compliqué de tout gérer. Donc oui, ça a été intéressant pour moi de me mettre à sa place à travers Joyce. De la même manière que Buffy se retrouve obligée de prendre les responsabilités de sa mère après sa mort.

Durant toutes ces années, Joyce ne nous était montrée qu’à travers le regard de Buffy. Est-ce que vous auriez aimé que la série s’attarde sur d’autres aspects de son quotidien, ou de sa personnalité ?

À vrai dire, c’est mon seul regret, oui. C’est tout à fait normal qu’on la voie à travers les yeux de Buffy, la série n’est pas sur Joyce elle-même ! Mais j’aurais adoré qu’on prenne le temps d’explorer sa vie professionnelle. Même un tout petit aperçu. Tout ce qu’on voit de son quotidien en dehors de sa vie de famille, c’est qu’elle est assez solitaire.

Il aurait fallu un épisode qui lui soit consacré, un peu à la manière de Zéro Pointé (The Zeppo, 3.13) pour Xander. Parce qu’elle fait partie des vrais héros de la série.

C’est vrai. À mes yeux, toutes les mères sont de vraies héroïnes.

Entertainment Weekly a organisé une réunion de l’équipe de Buffy pour les 20 ans, les conventions de fans continuent… Qu’est-ce que ça fait d’être toujours invitée à parler de la série, après toutes ces années ?

C’est fantastique.

Toutes les séries n’ont pas cette chance…

Tout à fait. Vous savez, en même temps que je tournais dans Buffy, mon mari travaillait sur un autre programme (John Pankow, Ira Buchman dans Dingue de toi ndlr). Mais elle n’a pas eu la même notoriété. C’était une très bonne série et les gens s’en souviennent, mais aujourd’hui on n’en parle plus du tout. Il n’y a pas beaucoup de séries qui restent comme ça dans le cœur des gens. Je suis ravie d’avoir pu participer à l’une d’entre elles.

Propos recueillis par Carole Milleliri et Gauthier Moindrot.
Un grand merci à Claire Regnaut et l’équipe de Paris Manga & Sci-Fi Show.

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