Krisha : critique

Horror movie at home

A seulement 26 ans, Trey Edward Shults réalise son premier long métrage, un patchwork à forte inspiration autobiographique tourné en quelques jours dans un lieu familier et avec l’aide de ses proches, dans la grande tradition des home-movies. Krisha interpelle par sa capacité à convoquer différents formats d’images et à confronter les genres. La révélation du « South by Southwest » (festival indépendant d’Austin) pèche par sa mise en scène un peu trop systématique, mais son jeune réalisateur témoigne d’un talent certain pour manipuler ses spectateurs. 

Thanksgiving est par essence une fête familiale, c’est pourquoi Krisha profite de l’occasion pour revenir auprès des siens après plusieurs années d’absence. Entre les trop nombreux chiens et la célèbre dinde, la sexagénaire tente de rattraper le temps perdu et de régler ses dettes. Mais sa grande famille décomposée est-elle prête à lui donner une seconde chance, et Krisha est-elle vraiment digne de confiance ?

L’énigme tient en haleine, tout entière contenue dans le visage changeant et indéchiffrable de cette femme qui pourrait bien en cacher une autre.

Expérience visuelle immersive et dérangeante, Krisha emprunte autant à une esthétique arty qu’aux codes classiques du film d’horreur et tire de son curieux métissage un sentiment claustrophobe et schizophrène. L’héroïne éponyme déambule comme une étrangère dans cette maison où elle est à la fois invitée d’honneur et pas tout à fait bienvenue. Trey Edward Shults s’emploie à transposer visuellement les tâtonnements de son héroïne par une utilisation volontairement maladroite de la steadycam et par le biais de cadres débullés. Aussi son incertitude, doublée d’un profond malaise, a vite fait de gangréner le spectateur. Krisha est-elle le mouton noir mis de côté par sa famille ou au contraire le loup infiltré dans la bergerie ? L’énigme tient en haleine, tout entière contenue dans le visage changeant et indéchiffrable de cette femme qui pourrait bien en cacher une autre. S’il fallait pinailler, on dirait que le jeune réalisateur a la patte un peu lourde sur les effets de contraste et sur les ruptures de ton arides entre les scènes supposeés retranscrire la dualité intérieure de Krisha et son évidente inadéquation à sa cellule familiale. Mais le travail au son, chaotique et tout en dissonance, est si remarquable que le film n’en est jamais vraiment lourdé.

La limite du premier long métrage de Trey Edward Shults tient en fait à son parti pris de mise en scène, trop radical pour survivre à un scénario moins jusqu’au-boutiste. Malin et retors, il peine en effet à convaincre sur la distance et ce pour la bonne raison que l’horreur promise depuis le plan d’ouverture se révèle une simple posture. L’effet déceptif est loin d’être inintéressant, mais il soulève une interrogation légitime sur les motivations du jeune cinéaste. Traiter son histoire familiale (le film est une transposition de la relation que Trey Edward Shults entretenait avec son père) sous couvert d’horreur n’est pas banal et on ne peut pas s’empêcher de se demander si le tout ne relève pas d’une opération manipulation. Krisha est un film éminemment séducteur, qui joue autant de son affiliation aux films de genre que du plaisir coupable et voyeuriste qu’il peut engendrer, aussi l’assurance en l’honnêteté de sa démarche s’en voit quelque peu entachée.

C’est le propre des home-movies que de questionner le réel et sa représentation, ainsi que la limite entre la confession et le voyeurisme. Mais quand un Jonathan Caouette (Tarnation, Walk Away Renée!) réussit à transcender sa psychanalyse filmique pour toucher à l’universel, Trey Edward Shults se retrouve forcé de recourir à une forme racoleuse. Le sentiment d’assister à un règlement de compte familial court-circuite l’émotion propre au récit, comme si l’irruption du réel avait le pouvoir paradoxal de compromettre la crédibilité de la fiction supposée la recréer. Au détour de quelques fulgurances, la fusion prend cependant et donne naissance à un vertige passionnant. Trey Edward Shults confronte sa comédienne principale à des images DV dans lesquelles il apparaît enfant et réussit à imprimer la frénésie de la première à l’innocence de l’autre pour aboutir à un choc visuel assez spectaculaire.

Talent caméléon ou petit malin ? Trey Edward Shults étale nombre de ses cartes dans Krisha sans jamais tomber le masque. Affaire à suivre…

Sortie : prochainement. Réalisé par Trey Edward Shults. Avec : Krisha Fairchild, Chris Doubek, Olivia Grace… Genre : drame. Nationalité : américaine. Durée : 1h23. Distribution : inconnue. Présenté au festival de Cannes 2015 à la Semaine de la Critique.

Elisabeth Yturbe

Elisabeth Yturbe

Elisabeth apprend à parler comme une adulte avant d’avoir des choses à dire, dicte une nouvelle avant de savoir former des lettres et réalise sa première vidéo à l’âge de huit ans. Moins précoce que précipitée, elle acquiert le surnom de Miss Catastrophe et se trouve bien obligée de prendre en main son hyper-activité. Bavarde et polémiste, elle aime les questions sans réponse et les débats sans fin. Son grand rêve ? Remonter le temps pour rencontrer l’Histoire et satisfaire son insatiable curiosité.

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