Kim Seong-hun : « Je ne sais rien faire d’autre que du cinéma »

En France, le nom de Kim Seong-hun ne doit parler qu’à un public restreint, intéressé par le cinéma coréen dans son ensemble. En Corée, le réalisateur a réussi à se faire un nom dès son deuxième long-métrage, Hard Day (2014), une comédie d’action policière qui a fait plus de trois millions d’entrées dans son pays (et vingt-six mille chez nous). L’été dernier, plus de sept millions de spectateurs coréens sont allés découvrir sa troisième réalisation, Tunnel, un film catastrophe qui sort enfin chez nous le 3 mai 2017. L’année prochaine, il livrera une série de zombies pour Netflix. On a voulu en savoir plus sur cet homme au parcours atypique, arrivé sur le tard dans le métier à défaut de savoir faire autre chose, mais bien parti pour s’installer comme une nouvelle référence du cinéma coréen.

Quand avez-vous commencé à faire du cinéma ?

Kim Seong-hun : J’ai commencé assez tard, à partir de 28 ans. En général, les gens y pensent dès l’adolescence et font des études en rapport. Moi, avant d’avoir la vingtaine, je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire plus tard. L’idée même de travailler et de rentrer dans l’âge adulte ne me préoccupait pas. Je suis parti faire mon service militaire, qui est encore obligatoire en Corée, et j’ai pris une option pour rester un peu plus longtemps que les autres (environ trois ans et demi). J’ai évidemment fini par me poser des questions sur mon avenir et de fil en aiguille, j’ai opté pour le cinéma.

Pourquoi ce choix ?

En fait, j’ai eu la chance, dans ma jeunesse, d’avoir quelqu’un de ma famille qui tenait une salle de cinéma. C’était pour moi un terrain de jeux, j’y passais beaucoup de temps. Quand j’ai dû réfléchir à ce que j’allais faire de ma vie, l’idée m’est venue un peu par défaut. J’ai commencé à faire des petits essais de courts-métrages, des débuts d’écriture. Avec le recul, c’était assez pathétique, des petites choses qui ne valent rien. J’ai vraiment débuté après avoir fait une formation de six mois. Puis j’ai commencé à traîner dans le quartier de Chungmuro, qui est un peu notre Hollywood coréen. J’ai pu travailler comme assistant réalisateur sur deux longs-métrages, et ensuite, j’ai eu la chance de pouvoir débuter en tant que réalisateur.

Tunnel ClapMagTunnel, le troisième film de Kim Seong-hun, sort le 3 mai prochain chez Version Originale. 

Pourquoi la réalisation ? Est-ce un outil qui vous permet d’exprimer quelque chose en particulier ?

Je ne suis pas vraiment quelqu’un qui a un objectif préconçu dans la vie. À propos des réalisateurs, on dit souvent que, si on a rien d’important à dire ou de message à faire passer, ça ne sert à rien de faire du cinéma. Je vois plutôt cela comme un moyen de communication avec les gens. Je n’essaie pas de faire passer un message sur le long terme mais, dans la vie, il y a plusieurs moments où on veut communiquer sur quelque chose. Ça peut être sur l’importance de la vie humaine, comme avec Tunnel. Alors que pour Hard Day, je voulais faire un focus sur la notion de peur. Peut-être parce qu’à l’époque, j’étais moi-même très angoissé. Mais c’est dans cette optique que j’ai créé ce personnage corrompu, un personnage qui aura constamment peur d’être découvert.

Pourtant, on a quand même l’impression de retrouver une thématique commune à vos films et avec votre série à venir : la survie d’un homme.

C’est marrant, je n’y avais pas réfléchi, mais c’est effectivement le fil conducteur de mes films. Bien vu, je pense que ça va être ça mon style désormais (rire).

Avant Hard Day, vous avez réalisé un autre film, How the Lack of Love Affects Two Men, que nous n’avons malheureusement pas pu voir…

Je vous rassure, ça vaut mieux pour vous.

C’est si mauvais que cela ? C’est pour cette raison que vous avez mis huit ans avant de réaliser votre second film ?

Sept ans et demi pour être exact ! (rire)

Cela reste long, vous n’avez jamais songé à abandonner durant cette période ?

Pendant quelques instants seulement, je me suis demandé si je ne devais pas faire autre chose. Mais, au plus profond de moi, je savais que mon souhait le plus fort était de faire du cinéma. Aussi parce que, pour être honnête, je ne sais pas faire autre chose.

Avec le recul, comment expliquez-vous ce raté ?

J’ai mis six mois pour me rendre compte que je n’avais pas été assez ouvert d’esprit en voulant me mettre à la place du spectateur. J’avais vraiment une vision intello et pseudo élitiste. Je me disais : « le peuple aime ce genre de choses, donc je vais faire mon film comme ça ». Au final, je me suis complètement trompé, du début à la fin. C’est pourquoi avec le suivant, j’ai décidé de parler avant tout de ce qui me plaisait. C’est cette passion qui m’a fait tenir pendant les sept années suivantes.

Hard Day Clapmag Hard Day, premier succès de Kim Seong-hun (2014)

Après trois films de cinéma, dont deux bons succès en Corée, vous allez vous lancer dans une série télé. Pour quelle raison ?

J’ai accepté de faire cette série avant tout parce que je suis curieux et j’aime tester de nouvelles choses. Ce projet de série a été proposé à une amie scénariste, Kim Eun-hee, très connue en Corée pour ses drama. Elle m’a parlé de son travail en collaboration avec Netflix et du thème des zombies qu’elle allait traiter. Elle m’a demandé si j’avais envie de le faire avec elle et j’ai accepté immédiatement.

Comment abordez-vous ce projet ?

Déjà, cela va être totalement différent pour moi, car pour la première fois, je vais travailler sur un scénario que je n’ai pas écrit. Ensuite, il s’agit d’une diffusion sur un nouveau média, dans 189 pays en simultané. Et puis il y a évidemment le format, 8 épisodes de 50 minutes, qui en fait un autre challenge pour moi.

Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Netflix ? Faut-il s’attendre à une approche plus occidentale ?

Nous n’avons pas encore débuté le tournage. Il commencera à l’automne prochain pour une diffusion durant l’été 2018. Mais pour le moment, on ne m’a pas demandé d’adapter ma réalisation à un public occidental. D’autant que je suis coréen, j’ai vécu en Corée, et je n’ai donc pas une vision cinématographique autre que coréenne. Il ne devrait pas y avoir de risque à voir mon travail dénaturé.

Après cette expérience, peut-on s’attendre à vous retrouver du côté du grand écran ?

C’est encore vague, mais j’ai un quatrième film à venir. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il s’agira d’un scénario que j’ai en tête depuis longtemps.

Il y a quelques semaines, on apprenait l’existence d’une liste noire visant des milliers d’artistes en Corée. Il s’en est suivi la démission d’une partie du gouvernement, dont la destitution de la présidente. Pouvez-vous nous en parler ?

La première fois que j’ai entendu parler de cette histoire, c’était durant un festival. Un journaliste m’a contacté en m’informant que j’étais sur cette fameuse liste (visant à surveiller quelques dix mille artistes jugés un peu trop critiques, NDLR). J’ai honnêtement pensé à une plaisanterie, car, même si on avait entendu de vagues rumeurs à ce propos, il était difficile d’imaginer le gouvernement mettre réellement en place ce système archaïque. On est quand même au XXIe siècle ! Je pensais que l’humanité allait vers l’avant, mais non, voilà la preuve qu’on peut parfois retourner en arrière.

Et avez-vous été touché d’une manière ou d’une autre ?

Je fais des films commerciaux à gros budget, qui n’ont pas de subventions de l’état. Donc je n’étais pas touché directement et je n’ai pas subi de pressions. En fait, cela concernait surtout des petits artistes et des entreprises qui ont besoin de subventions de l’état pour pouvoir vivre. En leur coupant soudainement ces subventions, ils ne peuvent plus faire leur métier. Je ne pense pas que des gens du gouvernement pourraient venir m’enfermer pour des choses que j’aurais pu dire, mais je trouve que c’est quand même assez aberrant et pathétique de savoir qu’en 2017, certains artistes ont été obligés de s’autocensurer pour continuer leur travail. C’est de la folie d’en arriver là ! Mais c’est malheureusement ce qu’il s’est passé en Corée, encore une fois. 

Propos recueillis par Pierre Siclier.
Si vous ne l’avez pas encore vue, nous vous laissons découvrir la bande-annonce de
Tunnel, le nouveau film de Kim Seong-hun.

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