Kaouther Ben Hania : “L’injustice crée des monstres”

Elle s’était fait remarquée il y a deux ans avec Le Challat de Tunis, fascinant essai entre fiction et documentaire sur un agresseur compulsif qui tailladait les fesses des femmes au fil de ses virées en scooter. Mythe ou réalité, le Challat semait la terreur et interrogeait sur le rapport au féminin… Après un crochet par le documentaire, Kaouther Ben Hania saute le pas de la fiction pure avec La Belle et la meute pour laisser s’épanouir un discours subtil sur les violences faites aux femmes, mais aussi plus largement sur la férocité des rapports humains.

Le film trouve sa source dans la lecture d’un roman tiré d’un fait divers. Le scénario s’en éloigne beaucoup. Est-ce cette lecture qui a motivé l’écriture du scénario ou l’envie de traiter la question du viol dans un film de fiction existait déjà ?

C’est le fait divers en soi qui m’a scotchée, si j’ose dire. Les faits ont eu lieu en 2012 et ils me sont restés en tête. J’étais fascinée par la vraie victime, par son courage, par sa façon de tenir bon, de gérer tout ça. L’affaire a été très médiatisée en Tunisie. On en entendait parler presque tous les jours dans les médias. Tous ces débats étaient symptomatiques de quelque chose qui changeait en Tunisie, parce que des affaires de viol par des représentants de l’ordre, il y en avait sous la dictature, mais personne n’en parlait. Là, comme les faits se sont passés juste quelques mois après la révolution, tout d’un coup, c’était l’occasion de dire “plus jamais ça !”. Les choses ont changé aujourd’hui, mais il ne faut plus rien laisser passer si la police agit comme ça. Ce n’est plus possible. Il y a eu une mobilisation sans précédent autour de cette affaire, ce qui a conduit à la condamnation des agresseurs. J’ai appris plus tard que la victime avait écrit un livre, dont j’ai fait acheter les droits. Quand je l’ai lu, j’ai su dès le départ que je prendrais le fait divers, l’incident déclencheur (le viol par trois policiers) pour en parler à ma manière, et non pour reconstituer le parcours spécifique de cette jeune femme de 27 ans dont les médias avaient tant parlé.

Vous avez pris le parti judicieux de ne pas montrer le viol en lui-même et d’en décupler le traumatisme en concentrant le récit sur les heures suivantes où la violence se niche dans les commentaires et les comportements de l’ensemble des personnages que Mariam croise. La violence institutionnelle et administrative se greffe à la puissance des tabous et à la torture psychologique. Vous choisissez de structurer tout le film sur l’ellipse et le plan-séquence. Ce dispositif, puissant, était-il clair pour vous dès le début du projet ?

Je n’arrive pas à écrire un scénario si je n’ai pas décidé de la forme du film. Je savais tout de suite que ce qui m’intéressait, c’était cette nuit-là, spécifiquement. Montrer un viol ne m’intéressait pas. Mais la violence ordinaire m’interrogeait dans la façon dont elle accentue l’horreur d’un fait déjà insoutenable. La question qui se posait en termes de réalisation, c’était de savoir comment filmer des lieux qui ne sont que des suites de corridors et de bureaux. Comment restituer leur côté oppressant ? Les hôpitaux et les postes de police sont les lieux de la tragédie par excellence. Tous les soirs, on y voit défiler l’horreur et la misère du monde. Ce sont aussi des institutions où l’on se rend mus par la peur. Il fallait restituer tous ces sentiments, propres à ces lieux-là. D’où le choix des plans-séquences et des ellipses, qui font ressentir la brutalité de cet environnement.

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Il y a quelque chose de l’ordre du slasher dans La Belle et la meute, avec cette femme écorchée vive, dans un mouvement de fuite effrénée au sein d’espaces clos où la menace semble permanente. On ne sait jamais ce qui va se cacher derrière la porte suivante. N’est-on pas si loin de Freddy : les griffes de la nuit ou de Scream, avec cette jeune fille qui lutte pour survivre et qui, de victime, devient héroïne?

Ça me fait plaisir que vous fassiez allusion au cinéma d’horreur, parce que c’est un genre que j’aime. L’horreur qu’on y voit est toujours une métaphore. Parce que les émotions montrées dans ces films et les sensations que ces fictions produisent, on peut les connaître dans la réalité. On peut se retrouver vraiment dans des situations horrifiques, et c’est ce que j’ai voulu montrer. Je n’avais pas envie de faire un film de genre mais comme je connais un peu les codes de ce cinéma, j’en ai emprunté quelques outils pour construire une sensation d’effroi, nécessaire à l’histoire que je voulais raconter. Ça m’intéressait de montrer l’horreur face à l’administration dans un cas extrême. Dans des situations même dramatiques, la monstruosité de l’administration et de la bureaucratie est quelque chose à laquelle nous sommes tous confrontés d’une certaine façon. Pour moi il s’agit d’une forme de violence moderne. Les humains sont capables de créer des systèmes pour rendre leur vie plus facile, mais leurs institutions sont aussi source de souffrance.

la belle et la meute

Les agresseurs de Mariam forment un monstre à plusieurs têtes dans un labyrinthe où l’on n’a pas de fil d’Ariane pour se repérer. Un personnage secondaire intrigue dans ce dédale, celui de la policière enceinte. Sa présence soulève une question déjà en jeu dans Le Challat de Tunis, celle de l’ambivalence des personnages féminins. Très clairement, le film défend un propos féministe et le fait de façon fine. Ce n’est pas parce qu’on est face à un personnage victime de violence masculine que toutes les femmes sont solidaires de sa souffrance et que tous les hommes sont de nouveaux agresseurs potentiels.

Oui, ce n’est pas parce qu’on est femme qu’on est automatiquement solidaire avec une autre femme. L’idée était de déjouer les attentes. Les pires ennemis des femmes sont souvent les femmes elles-mêmes. Dans La Belle et la meute, la policière pense d’abord à protéger son travail. Et, comme elle est enceinte, elle a déjà accédé dans l’imaginaire collectif au statut de mère. Elle en tire une certaine noblesse qui la pousse par opposition à considérer Mariam comme une traînée. Elle montre bien qu’elle se sent supérieure en tant que femme, alors qu’au départ, on a l’impression qu’elle ressent de l’empathie et va aider la victime.

Vous avez fait beaucoup de répétitions avant le tournage par rapport à vos habitudes.

Oui, on a beaucoup répété, surtout à cause de la technicité des plans-séquences. Je n’avais pas le droit à l’erreur. Il fallait que ce soit chorégraphié au millimètre près dans des espaces exigus, et que les émotions des acteurs restent d’une intensité juste en même temps dans ce dispositif contraignant. La préparation du film a permis d’anticiper sur le montage, comme tout était calé avec précision à l’intérieur de chaque plan où les mouvements de la caméra et les déplacements des comédiens permettaient d’induire un découpage, un rythme malgré la longueur des prises.

En quoi avoir réalisé beaucoup de documentaires a-t-il pu vous aider dans votre façon de dialoguer avec des acteurs pour ce film de fiction ?

Quand on fait du documentaire, on observe réellement comment les gens réagissent. Et, en même temps, dans le cinéma de fiction, on est toujours en quête d’authenticité. Dans la fiction, tout est fake, des décors aux personnages. Mais ce cinéma est habité par l’obsession de l’illusion vraie. Pour travailler ça, j’ai trouvé les clefs dans le documentaire. Car, en fiction, les acteurs peuvent être géniaux mais ils peuvent proposer des choses qui ne correspondent pas à ce que l’on veut. Donc quand on observe beaucoup comment les gens réels, authentiques, réagissent et parlent, on s’en sert pour diriger des acteurs en fiction. Le documentaire m’a aidé à développer des qualités d’observation et d’écoute. Et ce travail d’attention est utile ensuite pour trouver les mots justes pour parler aux acteurs, il me semble, afin de les aider à construire et préserver un certain naturel.

Il fallait de sacrés acteurs pour incarner les personnages de La Belle et la meute, porter cette crédibilité justement et construire aussi l’effroi du récit. Comment s’est déroulé le casting ?

Comme je tournais en plans-séquences, je me suis dit qu’il fallait travailler avec des acteurs de théâtre qui ont un souffle, une bonne mémoire. Sauf que pour incarner le personnage principal, je ne trouvais personne. Finalement, j’ai rencontré Mariam Al Ferjani, que j’avais trouvée via Facebook. J’avais vu ses photos, son visage m’avait frappée. Du coup, je lui ai demandé de faire des essais et j’ai découvert qu’elle avait joué dans un court métrage d’école. Elle avait une petite expérience. On a beaucoup travaillé ensemble et elle m’a bluffée.

la belle et la meute - clapmag

Il y a quelque chose de fort dans la relation de Youssef et Mariam. On a l’impression qu’elle, après ce qui vient de lui arriver, n’aspire qu’à rentrer dans son foyer et se cacher le plus longtemps possible. Mais c’est la présence de cet homme, flirt d’un soir et témoin impuissant de son agression, qui la pousse à chercher justice. Et là où c’est intéressant c’est qu’il y a de l’empathie et de la douceur dans son comportement, mais aussi de la violence, car il pousse Mariam dans des situations insoutenables malgré ses bonnes intentions.

Je me suis dit qu’après un choc comme ça, elle ne pouvait pas agir seule. Elle avait besoin d’aide. Je trouvais ça beau l’idée de cet homme avec un souci de justice. On comprend qu’il a un vécu assez compliqué, qu’il a des idéaux politiques… Et les policiers en jouent : ils semblent le connaître et ont l’habitude d’être face à ce genre d’individus. Ils savent donc jouer sur ses cordes sensibles pour le mettre en danger lui aussi. Pourtant Youssef parvient à toujours incarner une force tranquille pour porter Mariam, alors qu’elle est sous le choc. Rien ne la prédispose, elle, à batailler. Donc les policiers sont davantage embêtés par Youssef, qui la pousse à déposer plainte et à faire entendre sa voix. Tout cela relève bien sûr de la fiction, car dans la vie, généralement, personne ne t’aide.

Quand on voit Mariam sortir du commissariat avec un voile posé sur les épaules comme une cape, on voit une super-héroïne. C’est une image magnifique pour conclure un tel film. Cette fille, qui a vécu des épreuves horribles, sera marquée à vie, mais c’est une survivante, tout cela l’a changée et elle a découvert en elle une capacité de résistance qu’elle ne soupçonnait pas avant cette nuit. Mariam n’est pas “juste” une victime, “juste” un être blessé… Quelle ténacité !

Oui, Mariam s’accroche, elle tient bon. Moi j’aime beaucoup les personnages ordinaires qui, dans une épreuve, dévoilent une force, découvrent en eux quelque chose qu’ils ne connaissaient pas ou ne soupçonnaient même pas. J’ai travaillé sur le personnage de Mariam dans ce sens-là.

Comment vit le film en festivals ? Comment se passent les débats ?

Les échanges avec le public ont été passionnants jusqu’à maintenant. Les spectateurs ont évidemment été très touchés par l’histoire. Le film sort le 12 novembre en Tunisie, donc pour le moment, il n’a été vu que par un public européen. Même si j’ai réalisé un film lié à un fait divers tunisien, j’étais habitée par un souci d’universalité. Malgré le contexte local, je voulais que ça touche aussi bien la Japonaise que la Suédoise, la Canadienne comme la Gabonaise… En tant que femmes, on a toutes vécu à un certain moment dans notre vie un truc désagréable, sans que ça aille forcément jusqu’au viol. Ça nous connecte à l’histoire de Mariam. Au-delà de cet enjeu féminin et féministe, mon souci était aussi de parler de la justice. Ce thème dépasse la question de genre, d’où l’intérêt du duo Youssef / Mariam, j’y reviens. Ils sont portés ensemble par une quête de justice face à la violence institutionnelle. Or l’injustice crée des monstres.

la belle et la meute

Pour montrer ça, la subtilité du film réside dans la construction d’un suspense a posteriori. Finalement, le moment de plus grand danger se déroule au début et est ellipsé, mais on continue d’avoir peur en permanence pour Mariam. On a l’impression que chaque porte peut être la dernière à chaque fois qu’elle entre dans une pièce. Comment avez-vous pensé le rythme des séquences pour parvenir à maintenir cette tension ?

Déjà, c’est sûrement le plus beau compliment qu’on puisse me faire si vous avez ressenti ça en voyant le film. Comme je savais que je ne ferais pas de montage image, celui-ci se résumant à la juxtaposition des plans-séquences, j’ai dynamisé le film par un effet de compte-à-rebours avec le chapitrage des temps forts de la nuit. Au départ j’avais dix plans-séquences, mais l’un d’eux a été supprimé parce que, justement, il portait préjudice au rythme et au suspense du film. J’adorais ce plan-séquence, mais il constituait un arrêt dans la tension. C’était le seul où on ne voyait pas Mariam : les policiers s’étripaient entre eux et préparaient leur stratégie pour supprimer la menace que la jeune femme représentait par sa quête de justice. On voyait leurs peurs et leurs angoisses, ça permettait de donner de l’épaisseur et de la complexité aux personnages. Mais ce plan-séquence ne servait pas cette tension qui anime tout le film, donc il a fallu le sacrifier. Ensuite le montage son a été très important pour créer cette atmosphère de peur dont vous parlez. D’ailleurs à Cannes, où le film était présenté cette année dans la catégorie Un Certain regard, il a reçu le prix de la Meilleure création sonore. J’en étais ravie. Le travail sur le son est capital. Vous parliez du film d’horreur tout à l’heure, et dans ce genre c’est bien le son qui est porteur du sentiment d’oppression que le film peut générer. Le son est quelque chose d’inconscient, de sensoriel.

Comment le film a-t-il été financé ?

Le premier soutien a été celui du Ministère de la Culture en Tunisie. La somme allouée était importante, mais elle ne permettait pas à elle seule de faire le film. Nous sommes passés par les schémas de coproduction classiques : avec la France, le Liban, la Suède (c’était la première fois que les Suédois soutenaient un film tunisien). La Belle et la meute ne coûte pas très cher par rapport à ce qui se peut se faire de nos jours. Il a coûté entre 600 et 700 000 euros.

Le travail sur l’ellipse participe d’une esthétique du fragment qui donne l’impression que le film fait corps avec l’état physique et psychologique de son héroïne, elle-même en pièces. C’est très fort cette analogie presque charnelle entre la forme du film et son héroïne.

Oui, oui, je suis d’accord avec vous. J’aime bien la formulation, je la ressortirai pour mes prochaines interviews ! J’aime beaucoup le travail sur le hors-champ et l’ellipse parce que ça implique le spectateur. Ça met dans un sentiment d’insécurité en permanence, comme le personnage. Ce qui m’importe, c’est d’impliquer à chaque seconde les spectateurs, les garder en haleine et ne jamais les perdre. Parce que j’aime beaucoup les spectateurs, je fais des films pour eux après tout ! Je pense beaucoup au futur public en écrivant et j’essaie de faire le film que j’aurais envie de voir.

La Belle et la meute. Film tunisien réalisé par Kaouther Ben Hania. Avec Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli, Noomane Hamda…. Durée : 1h40. Sortie : 18 octobre 2017.

Photos : ©Jour2Fête

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Carole Milleliri

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

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