Gaspard va au mariage : rencontre avec Antony Cordier

Gaspard va au mariage, qui sort en salles ce mercredi 31 janvier, a été un de nos coups de cœur de ce début d’année. Lumineux, tendre, mélancolique et drôle à la fois, couillu dans son approche du désir et de la sexualité, le film d’Antony Cordier fait figure d’ovni au sein de la production française. Et c’est tant mieux ! Nous avons rencontré le réalisateur en début d’année, pour parler avec lui de la difficulté d’écrire (et de réussir à tourner) un film aussi inclassable. De fil en aiguille, nous en avons profité pour parler des problèmes récurrents des comédies françaises, de désacralisation de la nudité et de tendresse, beaucoup de tendresse.

Clap! : Est-ce que vous pourriez nous parler de la génèse du film ? Comment vous est venue l’envie de raconter l’histoire d’un zoo et de la famille qui s’en occupe ?

Antony Cordier : La scénariste Julie Peyr, avec qui je travaille depuis mes premiers films, et moi parlons souvent des « films de familles dysfonctionnelles » qu’on aime bien, comme La Famille Tannenbaum, Margo va au mariage de Noah Baumbach, Elizabethtown de Cameron Crowe, Another happy day, et quelques films français comme Un Conte de Noël. Des films qui épousent un peu la même structure de familles qui se recomposent à l’occasion d’un mariage, d’un enterrement… Le genre nous faisait envie, et en même temps on voulait faire une proposition originale, que ce soit notre film à nous. On a longtemps cherché une manière d’emmener le film ailleurs. On a eu l’idée du zoo et ça a été un déclic. On s’est dit que les personnages, en grandissant au milieu des animaux, seraient un peu déphasés, auraient d’autres repères. L’idée nous permettait de dessiner des personnages un peu différents et de faire des séquences un peu plus singulières.

Le film joue sur de nombreux tableaux différents. Et autant le lien avec les familles dysfonctionnelles se voit très vite (de notre côté, on a pas mal pensé à Captain Fantastic), autant le film s’en détache rapidement et se rapproche à la fois du film de mariage qui foire, comme Rachel Getting Married de Jonathan Demme, et de films plus oniriques à la Peau d’Âne. Cette volonté d’irréel, d’atmosphère planante, d’où vient-elle ?

On s’était dit que ce zoo était une chance, et qu’il ne fallait surtout pas la laisser passer. Souvent on trouve que les films s’arrêtent un peu au milieu du gué, qu’ils ne vont pas au bout de la proposition. C’est tout ce qu’on voulait éviter. Qu’est-ce que le zoo permet ? On avait l’idée de cette adolescente qui aurait un mal-être et chercherait un moyen de l’exprimer. Elle pense qu’elle est un ours, donc elle porte une peau d’ours. On choisit Christa Théret, on lui met cette peau d’ours, on se dit « c’est incroyable, on dirait Peau d’Âne ! » . D’un seul coup, on repense à Deneuve et on réalise que ce qu’on a sous les yeux nous connecte à l’univers du conte. Et après on a trouvé un arbre magnifique, un cèdre pleureur, avec une coupole faite des branches qui lui tombent autour, et la lumière qui filtre… On a trouvé ça très beau, et on s’est dit que le personnage pourrait dormir en dessous. On en est venus à quitter naturellement le territoire du cinéma réaliste, naturaliste, pour aller vers quelque chose de beaucoup plus magique. Le film permettait ça, on a sauté sur l’occasion.

Gaspard va au mariage by ClapMagChrista Théret, Peau d’Ourse d’Antony Cordier © AGAT FILMS / Jeannick Gravelines Antony Cordier

Trouver un zoo où tourner n’a pas dû être une chose facile ?

Oui et non. La chance qu’on a eu, c’est que ce zoo est très vaste, c’est un grand parc forestier et animalier, on pouvait venir avec une caméra sans gêner. Et en même temps, la structure est assez petite, gérée par une famille. Elle correspondait parfaitement à l’esprit du scénario, et eux avaient envie de nous recevoir. Quand on est venus en repérage, on sentait qu’ils avaient envie d’un échange avec l’équipe de tournage. Alors que souvent, quand on tourne et que les gens bossent, on les emmerde. Ici, on sentait que ça allait bien se passer.

La construction du film en chapitres comme des pages qui se tournent joue beaucoup sur l’atmosphère de conte dont on parlait plus tôt. Pourquoi ce choix ?

Mon fils m’a beaucoup inspiré à l’écriture du scénario, en partie dans son rapport aux animaux. Comme tous les parents, je lui lis des histoires, et quand on change de chapitre, il se redresse toujours pour voir la page, parce que souvent, quand les chapitres changent, il y a un dessin. Avec Julie Peyr, on s’est dit qu’on pourrait faire pareil. Une page se tourne, le temps va être un peu suspendu, on s’attarde pour regarder d’abord le dessin, avec des plans tournés en ralenti sur un personnage en particulier. C’était notre manière de nous relier au livre pour enfant.

Ce qui fonctionne à merveille lors de ces transitions, c’est la musique de Thylacine, votre compositeur. Elle nous entraine vraiment dans un univers merveilleux. Même pour un spectateur comme moi qui ne prête pas forcément grande attention aux bandes-originales, elle nous capte sans effort…

On savait que ce serait un véritable élément d’expression du film. J’écoute beaucoup de musique quand j’écris, je me crée une playlist de musiques qui me paraissent aux couleurs du film, de ce que je cherche. Lorsque je galère à écrire une scène, c’est comme un shoot : je me mets une musique et ça m’aide. Ça m’évite de douter. Et je me suis aperçu que je revenais souvent à la musique de Thylacine. Je l’ai donc sollicité pour faire ce film. Ce que je voyais dans sa musique, c’est qu’elle était électronique, belle et en même temps très mélancolique. Je savais qu’il composerait quelque chose de mélancolique. En sachant ça, je savais que moi, de mon côté, je pouvais prendre en charge le côté comédie avec les acteurs.

Vous y avez réfléchi très en amont, finalement.

Oui, mais ça s’est fait assez naturellement. J’aime bien quand il y a de la musique dans les films, comme j’aime qu’il y ait des chansons, que les personnages se mettent à chanter. J’aime beaucoup Mademoiselle K donc j’ai mis du Mademoiselle K. J’écoutais son album pendant l’écriture, ça me semblait naturel qu’elle soit dans le film.


Distance, l’un des titres de Thylacine présent dans le film d’Antony Cordier

Puisqu’on en est à parler de vos collaborateurs, difficile de ne pas avoir une pensée pour l’ensemble de vos comédiens. Certains d’entre eux n’ont plus rien à prouver, Marina Foïs est parfaite, Johan Heldenbergh toujours aussi décalé. À côté d’eux, on ne s’attendait pas à retrouver Christa Théret dans un rôle avec autant d’animalité – et d’animosité, pour garder la racine. Qu’est-ce qui vous a attiré chez elle ?

Christa a un boulet aux pieds : LOL. À cause de lui, certains réalisateurs ne se sont pas intéressés à elle. Mais moi je trouvais qu’elle était intéressante, qu’il y avait quelque chose dans sa voix d’un peu populaire, un peu rocailleux qui était très séduisant. Et puis elle m’avait épaté dans Renoir. Elle m’intriguait. Je voulais l’emmener sur un autre territoire. Quand on s’est rencontrés pour parler de Coline, je l’ai trouvée étonnante, toute en contradiction, très présente et pourtant un peu ailleurs. Elle avait quelque chose de très sexué, un visage très gracieux, un peu diaphane. Il y a quelque chose de raphaélien en elle. J’aimais bien l’idée que sous cette peau d’ours, quand Gaspard et Laura débarquent au début, il y ait cette menace sexuelle dans leur entourage.

Comme en réponse au personnage de Christa Théret, Max, le père, dégage une aura de douce étrangeté, d’incongruité. Pourquoi être allé chercher Johan Heldenbergh de l’autre côté de la frontière belge ?

Parce que les comédiens français avaient peur. Le rôle est difficile et, vu que le film est choral, ce n’est même pas le rôle principal…

Vous avez essuyé des refus ?

Beaucoup. Y compris des gens qui me disaient oui et qui disparaissaient du jour au lendemain. C’était compliqué parce que dans sa première scène, le père arrive, et à la cinquième seconde il se retrouve tout nu dans un aquarium face à ses enfants pendant trois minutes. Et à cinquante-cinq ans, quand on est un homme, ce n’est pas facile à faire. J’ai rencontré des acteurs qui essayaient de négocier, qui me demandaient de trouver autre chose. Mais je ne voulais pas abandonner l’idée. Et puis on s’est dit que le père n’avait pas à être français, qu’il pouvait être italien, belge… Et de l’autre côté des frontières, ça répondait positivement. Johan, c’était l’inverse. Quand il a lu cette scène page 32, il a appelé son agent tout de suite pour lui dire qu’il avait envie de le faire. Lui a ce courage, il n’a pas peur, il s’en fout. Il a passé sa journée à poil devant nous et il a trouvé ça chouette.

La nudité dans le film est très naturelle, très assumée. Pas de pot de fleur ou de télévision pour cacher le corps des comédiens.

La nudité est un territoire d’expression passionnant, dans la vie comme dans les films. Je ne vois pas pourquoi les films devraient cacher la nudité des personnages. Cela dit, je trouve important que ce ne soit pas que des jeunes filles qui prennent en charge la nudité. C’est d’ailleurs pour ça qu’on voit Félix Moati et Johan Heldenbergh nus. Il n’y a pas que les filles qui doivent s’y coller. Et ça permet que ce soit une nudité physique et pas seulement érotique. Mon fils était parfois présent sur le tournage. Quand on a tourné la scène de la douche avec Christa, elle était un peu embarrassée qu’il soit là. Mais pour moi il n’y avait pas de problème. Il me semblait important de dire qu’il n’y a rien de mal dans la nudité.

Gaspard va au mariage by ClapMAgFélix Moati, Christa Théret, frère et sœur sans pudeur pour Antony Cordier © AGAT FILMS / Jeannick Gravelines

Les scènes à caractère vraiment sexuel, en revanche, ne sont pas toujours dévêtues. C’est un parti pris fort, de ne pas automatiquement mêler nudité et sexualité.

Antony Cordier : Généralement, les scènes de sexe ne racontent rien au-delà du « ils couchent ensemble ». J’aime bien quand ça apporte autre chose. Et là, pour le coup, on était sur une écriture assez obsessionnelle par rapport aux personnages. On se disait « Coline est un ours, donc elle fait ça comme ça ». Si elle doit faire l’amour, elle ne le fera pas comme tout le monde. Pareil pour Gaspard, comme il a grandi au milieu des animaux, son désir sexuel s’exprime autrement.

Ça en dit beaucoup sur votre manière d’aborder vos personnages. Vous essayez de rester fidèle à une ligne d’écriture très réfléchie.

Ouais, j’essaye surtout de pousser les idées très loin. C’est comme un citron qu’il faut presser, il faut sortir toutes les idées possibles, monter l’expressivité du film très haut. Parce que souvent, dans les films français particulièrement, les choses sont un peu timides alors que si on regarde bien dans la vie, les gens sont parfois assez fous. Même s’ils peuvent avoir un abord un peu polissé. On a tous des obsessions et des choses qui font de nous des êtres complètement fous.

Je trouve important que ce ne soit pas que des jeunes filles qui prennent en charge la nudité.

Pour en revenir au traitement du corps dans Gaspard, toutes les émotions se manifestent de manière très physique. Elles s’incarnent : l’amour se dessine sur le visage, la fraternité sur le dos, l’angoisse irrite la peau…

On souhaitait un grand rapport au corps, effectivement. Il faut qu’il y ait une cicatrice, il faut que ça marque. Rendre physique le sentiment. Le cinéma est quand même un art de l’incarnation, même si certains films, dont des chefs d’oeuvre, peuvent être plus impressionnistes, presque évanescents. J’aime bien quand le cinéma s’occupe de la matière.

Plutôt qu’un film de mariage, Gaspard va au mariage est un film de la fuite. Tous les personnages fuient d’une manière ou d’une autre leur vraie nature, entre celle qui se cache sous une peau d’ours, celui qui cache ses t-shirt de Metallica sous la veste du zoo, et Gaspard qui fuit le petit garçon qu’il était.

Souvent dans les familles, on nous assigne une place. Il y a le préféré, le gestionnaire, la dingue… C’est souvent comme ça, alors que les gens sont plus complexes. Plus contradictoires. On essaye tous de bouger par rapport à ces places qu’on nous assigne. C’est bien vu comme remarque. Le type qui cache son côté rock’n’roll parce qu’on lui demande d’être en charge de tout est un bon exemple. Les personnages ne sont pas qu’à un seul endroit. Ils ont plusieurs facettes qui n’ont pas l’air d’aller ensemble mais avec lesquelles ils se doivent de composer un peu comme ils peuvent.

Avant de nous séparer, un mot sur cette relation très étrange entre Gaspard et sa soeur Coline : elle a un aspect très fascinant alors qu’une telle proximité, un tel désir pourrait être tabou, malsain, malaisant. Le faire accepter de manière poétique grâce à l’animalité et le rapprochement des personnes, je trouve ça très bien joué de votre part.

Quand on a commencé à répéter avec Christa Théret et Félix Moati, on a d’abord travaillé la scène de la baignoire (où ils prennent un bain ensemble, ndlr). Ils la jouaient de manière extrêmement grave. Comme s’ils portaient quelque chose de tragique. Je leur ai dit qu’il ne fallait pas que ce soit comme ça parce que ça aurait été insupportable à regarder et très gênant pour le spectateur. Au contraire, il faut jouer chaque situation comme si tout était normal. Le père qui se plonge dans l’aquarium, c’est pareil. Il ne faut pas qu’il joue la nudité. Pour le spectateur, ce sera plus drôle, et ce sera lui qui se fera son interprétation. Le désir que Coline et Gaspard peuvent avoir l’un pour l’autre, il ne fallait pas le jouer, il fallait jouer comme des frères et sœurs, et faire comme Marina Foïs le dit dans le film : « toutes les petites sœurs sont un peu amoureuses de leurs grand frère« . On le sait tous on va pas faire comme si on découvrait la lune. Gaspard et Coline ne sont pas des personnages maudits.

Propos recueillis par Gauthier Moindrot le 17 janvier 2018.
Un grand merci au Terrass’ Hôtel de Paris pour nous avoir reçus, ainsi qu’à Claire Viroulaud et Anne-Lise Kontz de Ciné-Sud Promotion pour avoir permis de rencontrer Antony Cordier.
Photo en Une : Antony Cordier et Félix Moati © Nicolas Gaurin Antony Cordier


Antony Cordier

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