Gimme Danger : I Wanna Be Your Doc

John Lurie, Tom Waits, RZA, Jozef Van Wissem : l’œuvre de Jim Jarmusch est parcourue d’obsessions musicales. Celui qui, en 1997, avait déjà signé un film incontournable sur Neil Young avec Year of the Horse s’attaque désormais au cas Jim Osterberg (Iggy Pop) et à la fratrie Asheton. Le temps d’un documentaire érudit, le cinéaste revient sur la carrière fulgurante et déterminante des Stooges, groupe de rock américain à l’influence indéniable et fondamentale dans l’imaginaire jarmuschien.

Originaires d’Ann Arbor (haut lieu de contre-culture de l’état du Michigan, à côté de Détroit), les Stooges vont émerger dans le sillage des MC5, considérés souvent comme leurs « grands frères ». The Psychedelic Stooges, comme ils se nomment à leurs débuts, se forment autour d’Iggy Pop (chant), de Dave Alexander (basse), Ron Asheton (guitare) et son frère Scott Asheton (batterie). C’est un groupe d’amis, d’une vingtaine d’années, pas vraiment musiciens (à part Iggy Pop, ancien batteur), qui jouent avec leurs tripes un rock dur, sale, hédoniste. Leur musique tranche avec les valeurs prônées alors par le Flower Power, annonce le désenchantement nihiliste de la décennie à venir et acquiert une forte résonance publique.

Le documentaire, basé principalement sur des interviews et des images d’archive, adopte le point de vue d’un fan connaisseur. Jarmusch y fait preuve de retenue stylistique et privilégie la mise en lumière de l’histoire du groupe. Il épouse son côté multiple et bordélique et suit son parcours musical à travers les trois albums constitutifs qui jalonnent sa courte carrière (1967-1973) : The Stooges (1969), Fun House (1970) et Raw Power (1973). De nombreuses anecdotes parcourent la genèse de chaque album et accompagnent les Stooges dans leur voyage musical qui s’étendra de New York (rencontre et collaboration avec John Cale, flirt avec Nico), en Angleterre (sous l’aile de Tony Defries, manager de David Bowie), jusqu’à Los Angeles. Victime d’années d’abus et d’errance, le groupe, lessivé, se sépare. Iggy Pop et James Williamson (guitariste émérite, devenu 4ème Stooge suite au départ de Dave Alexander) se lancent dans une nouvelle carrière musicale. Les frères Asheton, quant à eux, retournent, ruinés, dans leur Michigan natal.

Faisant l’impasse sur les deux derniers albums (The Weirdness en 2007 et Ready to Die en 2013), Gimme Danger raconte tout de même la réunification des Stooges dans les années 2000, grâce notamment à un projet de reprises mené à bien par Jay Mascis (Dinosaur Jr) et Mike Watt (Minutemen). Suite à la participation des frères Asheton à ce projet, Iggy Pop voit là l’occasion de réactiver le groupe. L’histoire prend malheureusement fin une nouvelle fois, avec les décès consécutifs des frères Asheton et de Steve MacKay (le saxophoniste du groupe). Entretemps, le groupe sera devenu l’un des jalons indiscutables du rock US et aura décroché sa place méritée au Rock and Roll of Fame.

Gimme Danger profite du peu d’interférence de Jim Jarmusch dans le style du film, bien sage formellement, pour donner entièrement voix aux Stooges et dresser un portrait des plus fidèles. Le groupe y paraît incontrôlable, guidé par une envie de musique sauvage, agressive, non calculée. Ils se donnent tout entier à leur art, sans plan de carrière et conçoivent un rock difficile à étiqueter, primitif et séminal, qui va influencer en profondeur, par sa verve, son intégrité et son insouciance, des générations de musiciens à venir (Ramones, Sex Pistols, Dead Boys, Sonic Youth, Dinosaur Jr). Gimme Danger est un film-mémoire important, l’un des plus beaux hommages donnés à cette troupe indomptable constituée du plus grand poseur que le rock ait jamais compté et de trois acolytes postés derrière lui, responsables de beaucoup de bruit, sans vraiment bouger et en regardant dans le vide.

Réalisé par Jim Jarmusch. Avec Iggy Pop, Ron Asheton, Scott Asheton, James Williamson, Danny Fields, Mike Watt, Steve MacKay, Kathy Asheton. USA, 2016, 1h48. Genre : documentaire musical. Distributeur : Le Pacte. Sortie en salles : 1 février 2017.

Julien Savès

Julien Savès

Julien Savès a plusieurs robots à son effigie et un ou deux jumeaux maléfiques pour lui permettre de mener à bien toutes les activités dans lesquelles il a décidé de se lancer un soir de grande beuverie. A la fois producteur et réalisateur pour la structure de production indépendante Broken Production, créateur et co-directeur du festival multiculturel BD6Né, il s'adonne déjà à plusieurs activités journalistiques au sein de Format Court et Distorsion, ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre le giron "malfaisant" de Clap! dont il alimente le côté obscur.

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