Get Out, un cri contre le racisme

Thriller horrifique, satire sociale, Get Out traverse les registres. L’acteur Jordan Peele, célèbre pour son duo comique Key & Peele, revisite, avec ce premier long métrage, le cinéma de genre des années soixante-dix en réalisant un portrait grinçant de l’Amérique raciste.

Chris Washington (Daniel Kaluuya), un jeune photographe afro-américain, s’apprête à passer le week-end chez les parents de sa nouvelle petite amie, Rose Ermitage (Allison Williams, Girls). Alors qu’il s’inquiète de leur réaction quant à sa couleur de peau, Rose le rassure : à part quelques allusions enthousiastes et pas toujours subtiles à leur admiration pour Barack Obama, il ne risque pas grand-chose. Pourtant, un malaise lancinant se dégage de ce décor bon chic, bon genre. L’accueil chaleureux des Ermitage (Catherine Keener et Bradley Whitford) ne parvient pas à masquer l’étrangeté glaçante des lieux portée à son paroxysme lors d’une réception organisée dans la propriété familiale.

Get Out s’ouvre sur un plan séquence, le décor nocturne d’un quartier résidentiel, image convenue des paisibles banlieues chics américaines. Pourtant, c’est avec un regard inquiet, qu’un jeune homme noir cherche tant bien que mal à trouver son chemin dans un labyrinthe de rues identiques. Une crainte légitime puisque la seule voiture en circulation s’avère être celle de son agresseur qui l’assomme avant de l’enlever. Le ton est donné. L’affiliation aux comédies horrifiques, introduisant la tragédie à venir par l’agression d’une jeune fille généralement éméchée ou d’un couple malchanceux est explicite. Cependant, Jordan Peele nous montre, en parallèle, une réalité bien plus terrifiante alimentée par les crimes récents perpétués sur la communauté noire aux États-Unis. Si la référence au cinéma de Carpenter est omniprésente, l’inquiétante étrangeté émanant des quartiers résidentiels nous rappelle la vision paranoïaque d’un David Lynch selon laquelle rien n’est plus angoissant que le dérèglement progressif du familier. C’est bien dans l’univers conforme et conformiste des sociétés rangées, toile de fond d’un racisme latent, que se loge le potentiel horrifique de Get Out. A cet égard, lorsque le récit se poursuit par le séjour de Chris et Rose à la résidence des Ermitage, les remarques appuyées sur les exploits sportifs des Afro-américains et autres « compliments » censés jouer en faveur de l’anti-racisme des parents de Rose, dévoilent les limites évidentes de leur soit disant tolérance. Pourtant, ça va encore. Certes, la biche qui s’est littéralement jetée sur la voiture du couple peu avant leur arrivée à la propriété n’est pas là pour nous rassurer. Les gestes robotiques des deux domestiques noirs employés par la famille et qui rappellent un passé colonial, non plus. Mais, malgré ces indices angoissants, l’on peut encore excuser l’attitude de la famille par une forme d’inexpérience, un déterminisme social dont ils sont seulement les héritiers. Cette maladresse, désamorcée par l’intelligence et le tact de Chris a même de quoi amuser, pas longtemps, cependant.

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Si le début de Get Out fait écho à celui de Devine qui vient dîner…, drame social de 1967 avec Sidney Poitier, Spencer Tracy et Katherine Hepburn, Peele s’éloigne des bons sentiments avec lesquels Stanley Kramer dénonçait le racisme sous-jacent de la bourgeoisie éclairée pour un registre déjanté emprunté à la série B. Du frère à tendance psychopathe brillamment interprété par Caleb Landry Jones à la mascarade surréaliste des invités pris dans une partie endiablée de bingo, en passant par le comportement de plus en plus désincarné des domestiques, tous les éléments sont réunis pour happer le spectateur dans une spirale angoissante par une transition habillement maîtrisée entre le comique et l’horrifique. Sans dévoiler le dénouement de l’intrigue, la réussite de Get Out tient en cette capacité à subvertir les frontières des genres. Peele parvient à réintroduire un ton blagueur au paroxysme de l’horreur sans altérer l’acidité du propos qui contribue, au contraire, à l’efficacité avec laquelle est dénoncée le racisme encore prégnant de nos sociétés. Précisons, à ce titre, que le film a été écrit durant la période Obama qui, selon Peele, par souci d’en finir avec le racisme a eu pour contrepartie de le taire : « Obama lui-même semblait incapable d’en parler, sans doute par crainte d’être perçu comme le président noir en colère. […] Get Out, à sa manière divertissante, nourrit et poursuit la conversation…* » Get Out n’a pas, en effet, la prétention des fables dramatiques telles que 12 Years a Slave, le long métrage spectaculaire (et un brin pompeux) de Steve McQueen. A l’inverse, son ton décapant et son relatif petit budget (4,5 millions de dollars) apportent au plaidoyer contre le racisme de Peele une forme originale qui n’a rien à envier aux grosses productions.

Le sentiment exutoire et libérateur de Get Out, loin de se résorber dans l’actualité brutale de son sujet, souligne, en effet, l’habilité avec laquelle Peele interroge le regard, celui de la société blanche sur la communauté afro-américaine, mais également du spectateur sur la mise en scène de cette violence. Il n’est évidemment pas anodin que Chris soit photographe, témoin de cette réalité féroce et des formes les plus extravagantes qu’elle peut revêtir. Sans pour autant sombrer dans une dimension didactique ou dangereusement esthétisante, l’éthique du regard est bouleversée par l’enchevêtrement des formes et des registres en un déferlement joyeux. On attend la suite avec impatience !

* Cf. interview de Jordan Peele par Benjamin Rozovas pour Première

Écrit et réalisé par Jordan Peele. Avec Daniel Kaluuya, Allison Williams, Catherine Keener, Bradley Whitford. Horreur / thriller. États-Unis. 2016. Durée : 1h43. Distributeur : Universal Pictures International France. Sortie : 3 mai 2017.

Léa Casagrande

Léa Casagrande

Des Beaux Arts à la philosophie, de Jurassic Parc à Jeanne Dielman, il n'a jamais été question de choisir. Mais le cinéma n'est-il pas, justement, le lieu rêvé pour tous les incohérents qui ont refusé de trancher entre un vélociraptor et un éplucheur à pomme de terre ?

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