Festival du Film Britannique de Dinard 2017 : entre intensité et surplace

La relative sous-exposition du cinéma britannique dans les salles françaises ces 12 derniers mois n’a pas eu raison du leitmotiv du Festival du Film Britannique de Dinard. Pour sa 28e édition, le jury présidé par Nicole Garcia a dû choisir parmi six représentations très différentes du cinéma d’outre-Manche : si chacune d’entre elles ne trouvera pas forcément le chemin des salles, toutes ont pour point commun la livraison d’une humanité âpre, défensive et entière face à l’adversité des éléments – familiaux, communautaires, humains. Peu confortables dans leur vision – mais le festivalier lambda ne vient plus braver les averses pour des fadaises à la Johnny English depuis bien longtemps -, elles rassurent largement sur l’état d’une production tendant à se raréfier, mais qui a encore de beaux restes créatifs.

Ce n’est pourtant pas ce que nous laisserait croire le film d’ouverture, Confident Royal, fable tirée de journaux inédits d’un des servants indiens de la cour de la reine Victoria. Abdul Karim, de passage à Londres pour le jubilé d’or d’une reine affaiblie et passablement lasse, va peu à peu devenir un confident de la régente, au grand dam de la cour. Une histoire librement adaptée, donc, et une version ampoulée du dialogue interculturel au plus fort de la domination britannique sur l’Inde. Bien qu’il soit sans cesse rappelé à son rang dans son nouvel environnement, la passion communicative d’Abdul pour la culture – musulmane – de son pays conquiert une reine Victoria qui retrouve un peu la joie de vivre. Les tableaux feelgood s’enchaînent sur fond de dialogues calibrés pour ne choquer personne, dans une comédie désespérément désuète mise en scène par un Stephen Frears en fin d’inspiration. Une lente torpeur qui va être heureusement compensée par les films en sélection.

confident royal

Confident Royal, réalisé par Stephen Frears. En salles le 4 octobre 2017.

 

À commencer par le Grand Prix du Jury et Hitchcock d’Or, Seule la terre, premier long métrage de Francis Lee. Un miracle de film rural, planté dans le brouillard d’une ferme au fin fond du Yorkshire. Enferré dans son ennui, des aventures sans lendemain et un travail exténuant au sein de la ferme de ses parents, Johnny rêve d’ailleurs. Pour compenser la réduction d’activité de son père, infirme, un jeune saisonnier roumain est engagé. Dès les premiers jours de travail, leur relation va prendre une tournure aussi intime qu’intense. Seule la terre fait jaillir la beauté des silences et de la longue complicité entre les deux hommes. Le réalisateur s’attache à démontrer comment Johnny va recréer une vie propre et accepter son destin en ne le voyant plus comme marcan. Du cinéma brut, qui bénéficiera d’une large sortie le 6 décembre prochain.

Seule la terre

Seule la terre, réalisé par Francis Lee. En salles le 6 décembre 2017.

L’autre choc de la compétition s’appelle Une prière avant l’aube, tiré d’un mémoire de Billy Moore, dealer à la petite semaine incarcéré dans une prison thaïlandaise avec une longue peine à la clé. La collusion des genres – le film carcéral et le film de boxe – aurait pu accoucher d’une démonstration vaine et vulgaire. C’est très loin des intentions de Jean-Christophe Sauvaire, Français exilé à New York, qui offre un cran de plus dans l’immersion physique après The Raid grâce à un travail étourdissant sur le son. Les dialogues des compagnons de cellule sont à peine sous-titrés et Une prière avant l’aube joue sur le perte sensorielle permanente. Tout en muscles et en regard perdu, l’acteur Joe Cole, Billy de fiction, erre à corps perdu dans un film dont on se demande s’il ne veut pas sa peau. Les combats toujours plus intenses, les adversaires toujours plus roublards : si on a déjà vu cette histoire de respect, d’honneur et de dépassement ailleurs, on ne l’a jamais ressenti avec autant de verve. Qui plus est lorsque l’objectif de Sauvaire cherche dans les alentours du ring un semblant d’humanité chez des prisonniers sans foi ni loi.

une prière avant l'aube

Une prière avant l’aube, réalisé par Jean-Stéphane Sauvaire (sortie non datée)

Comparé au parcours de Billy Moore, celui de Pili semble être une promenade en pleine Tanzanie. Mais le parcours de l’héroïne va crescendo dans la ténacité. Largement interprété par des acteurs non professionnels, dont la première venue Bello Rashid (une révélation), Pili pose un quotidien fait de labourages de champs à 2 dollars de l’heure, d’enfants trop peu présents et d’une séropositivité qu’on cache de tous tant bien que mal. Et au beau milieu de ce tumulte, un rêve : un kiosque abandonné, propriété d’un acariâtre Tanzanien qui met la pression pour que Pili le lui rachète le plus vite possible. Le film de Leanne Welham montre une héroïne tentant de préserver son indépendance et sa dignité face au jugement d’une communauté sans pitié… et laisse entrevoir une patriarcat implacable, même pour des femmes de la trempe de l’héroïne. Plus bariolé et plus dans la lignée d’un certain cinéma rock’n’roll made in England, Daphné est un écrin pour le bagout d’Emily Beecham et son interminable tignasse rousse. Hédoniste qui boit, fume, baise et fuit (parfois dans le désordre), Daphné vivote dans les cuisines d’un restaurant d’un quartier populaire de Londres. Un incident dans une épicerie va chambouler sa vie et la persuader de faire des choix. Le récit n’est qu’un prétexte pour l’Écossais Peter Mackie Burns de livrer une étude de personnage mâtinée de bienveillance sous des atours crus.

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Daphné, réalisé par Peter Mackie Burns (sortie non datée)

Parmi les avant-premières, on retient le très attendu La Mort de Staline, deuxième long métrage du vieux routier de la comédie british, Armando Ianucci, qui a délaissé Veep pour cette adaptation d’un roman graphique de Fabien Nury. Sur le papier, le projet est fait pour lui : suite à la mort de Joseph Staline en 1953, les caciques du régime, dont le super-espion Beria (Simon Russell Beale), Nikita Khroutchev (Steve Buscemi) et Malenkov (Jeffrey Tambor) se disputent la succession du régime à grands renforts d’insultes et d’incompétence. À l’arrivée, le film surprend par sa gestion plutôt sérieuse du deuil dans une famille, même si elle est remplie d’ivrognes puérils aux costumes trop grands pour eux. Ianucci trouve le juste équilibre entre humour très noir et rappels sinistres de la terreur infligée dans l’URSS de 1953 ; il emploie des acteurs habitués aux rôles dramatiques à la perfection, dont une Andrea Riseborough en fille névrosée et un Jason Isaacs mémorable en général nihiliste. Mais là où La Mort de Staline surprend, c’est par sa restitution minutieuse du Moscou des années 1950 en plein Londres et une musicalité de tous les instants sur fond de grandes pièces d’opéra entièrement composées pour l’occasion. Un bal tragi-comique qui sortira dans son pays de production, la France (eh si) le 21 mars 2018.

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La Mort de Staline, réalisé par Armando Ianucci. En salles le 21 mars 2018.

On compte aussi beaucoup de représentants plus troublés d’un cinéma britannique renfermé sur lui-même, comme l’Irlandais Patrick’s Day, centré autour d’un schizophrène nommé Patrick, qui tombe amoureux de Karen (Catherine Walker, vue dans Versailles) lors de la Saint-Patrick, et dont la mère possessive ne voit pas la relation d’un très bon œil. Elle va s’entêter à manipuler Patrick de façon à lui faire oublier tout souvenir de leur relation… Un mélodrame très clinquant et dégoulinant qui transforme une relation mère-fils en jeu de massacre masochiste, avec un portrait de marâtre à la limite de la misogynie. Mention spéciale au cover band de Sting qui signe la BO, enferrant la production dans une direction douteuse. Plus élégant mais tout aussi malvenu, le puzzle À l’heure des souvenirs est l’un des deux longs métrages sortis cette année par Ritesh Batra (avec Our Souls at Night, qui réunit le tandem Jane Fonda-Robert Redford). Ici, un des acteurs les plus stakhanovistes de Grande-Bretagne, Jim Broadbent, campe un responsable de magasin de photographie charmant mais soupe au lait, qui va réveiller ses souvenirs lorsque la mère de son premier amour de lycée lui transmet le journal intime de son meilleur ami. S’ensuit une course aux souvenirs, émaillée de flashbacks proprets mais vains. L’idée de confronter une rupture amère et le fantôme d’un existentialiste de lycée qui a fini par se suicider n’est pas inintéressante ; mais sous l’objectif de Batra, elle prend des allures de jeu de piste indigent, explorant des épisodes du passé de Tony (le héros) ou marquants. En résulte un drame plus taillé pour les après-midi de France 3 que pour les affres d’un multiplexe. Sa sortie est néanmoins prévue en salles pour le 18 avril 2018.