Buffy The Vampire Slayer (1997-2003)

 « She Changed TV a lot »

Première publication de ce dossier : septembre 2013

Cette année, nous avons fêté les dix ans du dernier épisode de Buffy The Vampire Slayer, diffusé sur UPN le 20 mai 2003. Une décennie plus tard, la série qui a révélé l’auteur Joss Whedon continue de susciter le développement de sites et de forums de nationalités diverses, la création de pages fans et groupes alimentés régulièrement sur les réseaux sociaux, ainsi que de nombreuses productions critiques et universitaires aux États-Unis. Aujourd’hui, nous avons décidé de revenir sur ce phénomène sériel unique en son genre, pour expliquer pourquoi Buffy a changé la face de la télévision telle qu’on la connaissait dans les années 1990.

Selon son créateur Joss Whedon, le point de départ de Buffy The Vampire Slayer (Buffy contre les vampires en français) réside dans une idée simple : et si la blonde écervelée, figure-type des slasher movies, se rebellait et combattait les méchants au lieu de mourir dès le premier quart d’heure… L’entreprise de retournement des clichés et de jeux avec les lieux communs de certains genres devient alors frénétique dans l’écriture de BTVS. Le projet voit naître le personnage de Buffy Anne Summers, une adolescente pas comme les autres, élève peu concentrée, fan de mode et de cheerleading, soudain investie d’une mission incroyable. Elle connaît une brève aventure cinématographique en 1992, avant de trouver une place de choix sur la chaîne Warner Bros à la mi-saison 1997. Au début de la série, Buffy arrive dans la petite ville californienne de Sunnydale après son expulsion d’un lycée de Los Angeles, où elle a incendié un gymnase… infesté de vampires. Buffy fait alors tout pour renier son destin, malgré l’empressement du bibliothécaire, Giles, qui se révèle être son nouvel Observateur. La jeune fille peine très vite à garder sa double identité secrète et trouve des alliés utiles en Willow, geek absolue bien avant que cela soit à la mode, et Xander, benêt au grand cœur dont le courage (ou l’inconscience) ne faiblira jamais. Pendant sept ans, ils vont rencontrer des êtres plus extraordinaires les uns que les autres et être confrontés en permanence à la mort. Unique en son genre, BTVS a marqué l’histoire des séries à plus d’un titre. Dès le stade de l’écriture, le projet Whedon marque sa différence. Même si le titre de la série met en valeur une héroïne, Buffy, l’être d’exception aux pouvoirs surnaturels, n’est jamais seule dans son combat, contrairement à ce qu’annonce la logline du générique : « À chaque génération il y a une Élue. Seule, elle devra affronter les vampires, les démons et les forces de l’ombre. Elle s’appelle Buffy… ». L’histoire de BTVS, c’est bien l’histoire trépidante d’un collectif prêt à tout pour sauver le monde, revêche à toute forme d’autorité, des anarchistes d’un genre nouveau (comme ils seront désignés dans la saison 4). Les héros de BTVS affrontent des situations toujours plus inattendues et dangereuses, mais doivent surtout surmonter les plus grandes questions de l’existence, qu’ils soient humains, tueuses, sorcières ou démons. Qui suis-je ? Quelle est ma place dans ce monde ? Quel sens donner à ma vie ?…

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Buffy The Vampire Slayer, photo promotionnelle Saison 1 (Warner Bros)

Un destin hors du commun

Buffy Anne Summers a d’abord vécu une aventure oubliable sur grand écran en 1992 sous les traits de Kristy Swanson. Cette préquelle, écrite par Joss Whedon, est un film digne d’un « Direct to DVD », particulièrement kitch… Les décors de carton pâte et les maquillages vampiriques sont à peine digne d’une fête d’Halloween dans une école primaire et ont raison de la crédibilité de cet opus. Réalisé par Fran Rubel Kuziu avec des moyens dérisoires, le film échoue à trouver le ton décalé, unique en son genre, qui fera toute la singularité de la série. La production a en effet modifié le scénario de Joss Whedon sans le consulter. Mais le père de Buffy donnera plus tard une seconde vie à ce script dans un comics book. Cette expérience malheureuse ne décourage d’ailleurs pas Whedon dans ses entreprises scénaristiques. Issu d’une famille de scénaristes, celui qui a commencé à écrire sur la série Roseanne, comme beaucoup d’auteurs de sa génération, connaît les dures lois de l’industrie hollywoodienne. Whedon continue donc son chemin en tant que scénariste et scriptdoctor, avec un Oscar pour Toy Story au passage (ça aide à oublier les déconvenues).

 

Kristy Swanson est la Tueuse dans Buffy The Vampire Slayer – Le film

Le projet Buffy revient en première ligne de ses priorités sous l’impulsion de la productrice Gail Berman. En quête de projets novateurs, elle l’incite à plancher sur une version sérielle des aventures de la Tueuse. À cette époque, les diffuseurs, publicitaires et responsables marketing réalisent l’importance de la jeunesse en tant que public potentiel. Les teenagers représentent près de 31 millions de consommateurs à fidéliser aux USA. Dans ce contexte sociétal, le développement de séries à destination des adolescents se multiplie. Mais la WB n’en reste pas là. La chaîne veut tout simplement repenser le concept même de jeunesse pour drainer un public plus large, de 15 à 34 ans. Buffy The Vampire Slayer, série hybride, s’inscrit pleinement dans cette perspective et attire l’attention de la chaîne. Un pilote de pré-production est tourné en vue d’intégrer cette nouvelle série à la grille de la Warner Bros. Cet essai de vingt-cinq minutes est aujourd’hui visible en ligne. Malgré la maigreur visible des moyens techniques, on y trouve en germe tout ce qui fera le caractère unique de BTVS : mélange des genres, scènes d’action, références subculturelles, dialogues mordants. Il est des séries comme des êtres : certains voient le jour à la faveur d’un heureux hasard, après de nombreuses tentatives infructueuses. Au printemps 1997, la série Savannah est donc déprogrammée à la faveur de BTVS, qui fait une entrée timide sur la chaîne WB pour une première saison de 12 épisodes contre 22 pour les suivantes. À la fin des années 1990, BTVS constitue un des deux piliers de la chaîne avec Dawson’s Creek. Le déplacement de la série de Whedon sur UPN en 2000 marquera le coup d’arrêt de la WB, qui renaîtra de ses cendres en 2006 après sa fusion… avec UPN pour devenir The CW ,chaîne jeune et girly.

Malgré son succès, BTVS a souvent été menacée d’annulation face à un succès d’estime jugé trop timide en termes de chiffres, mais elle est déjà soutenue par une communauté de fans très active, prête à tout pour soutenir. Des pages de Variety sont achetées à plusieurs reprises par des lobbies de fans afin de soutenir la série lorsque la WB veut la déprogrammer, comme pour s’insurger contre certains choix scénaristiques par la suite (ex : la love story « Buffy/Riley » dans la saison 4).

Un monde étrange et fascinant  : le Buffyverse

Buffy The Vampire Slayer n’est pas une série comme les autres. Quand on l’aime, on l’adore pour toujours. Mais pour l’aimer, il faut la comprendre. Et pour cela, il faut entrer les pieds joints et l’esprit ouvert dans un monde à part : le Buffyverse, l’univers fantasque créé par Joss Whedon et ses scénaristes, Jane Espenson (Gilmore Girls, Once Upon A Time), Marti Noxon (également productrice exécutive des saisons 6 et 7), David Fury (Lost, Fringe, 24 Heures Chrono), Doug Petrie (Tru Calling, Les Experts, Pushing Daisies), Drew Goddard (Lost, La Cabane dans les bois)… Buffy The Vampire Slayer, c’est comme la rencontre fortuite sur la feuille d’un scénariste du fantastique, de l’horreur, de la science-fiction, de la comédie et du teen drama. Bref, quelque chose d’apparemment invendable face à un diffuseur ! Et pourtant, pendant sept saisons, l’équipe Whedon a développé avec force ingéniosité les aventures de la Tueuse et du Scooby Gang. Le titre de Buffy The Vampire Slayer résume à lui seul l’hybridité de la série : « Buffy » est un nom à la sonorité comique, annonçant cette dimension importante du show, « Vampire » souligne la dimension fantastique, « Slayer » indique la présence de scènes d’action.

             

Pendant les trois premières saisons, BTVS va développer une formule claire : « le lycée, c’est l’enfer ». Le surgissement de vampires, démons, sorcières, fantômes et monstres en tout genre va travailler cette métaphore filée, pour s’achever dans un acte de rébellion fort. La destruction du lycée de Sunnydale par les lycéens est ainsi menée par Buffy et son Scooby Gang. Cet épisode vaut d’ailleurs à la chaîne WB les foudres des lobbies conservateurs et des associations de parents. La saison 4 voit toute la bande migrer vers l’université locale, où les forces maléfiques sont toujours actives. Puis, Buffy et ses alliés quittent progressivement le giron du monde scolaire pour se diriger bon an mal an vers une vie active entravée par leurs activités peu orthodoxes. Peu à peu, la série opère donc un élargissement de sa dialectique initiale : « la vie, c’est l’enfer ». Après une saison 4 très hasardeuse, BTVS réussit, non sans mal, à trouver une maturité claire et développe des enjeux toujours plus sombres. L’audacieuse saison 5 relève du tour de force, avec l’apparition soudaine d’une petite sœur, Dawn Summers, que tous les autres personnages semblent avoir toujours connue (ressort soapesque à souhait sous couvert de magie) et le sacrifice final de Buffy dans un épisode aussi sublime que lacrymogène. Les saisons 6 et 7, diffusées sur UPN et non plus sur la WB aux USA, connaissent un accueil public et critique plus mitigé. Pourtant elles recèlent encore de très beaux moments : comme la transformation de la gentille Willow en Dark Willow droguée à la magie noire, la relation sadomasochiste « Buffy / Spike » (vampire sanguinaire, ennemi puis allié de la Tueuse), le développement du personnage de Dawn (clef destiné à ouvrir un portail inter dimensionnel, puis simple sœur sans pouvoir), l’exploration des origines de la Tueuse, maillon d’une longue lignée de combattantes aux pouvoirs surnaturels…

 

Épisode No place like home (5.05)

Dawn (Michelle Trachtenberg) et Joyce Summers (Kristine Sutherland)

En somme, la grande force de BTVS est d’avoir toujours su se renouveler et évoluer sans jamais se prendre au sérieux, en s’autorisant toutes les folies dramaturgiques et esthétiques et en prenant en considération l’évolution de ses acteurs comme les remarques de ses fans (très actifs sur les forums et sur le site de la WB à une époque où Internet entre dans les foyers). La série réussit à survivre à son changement de diffuseur, même si l’audience faiblit un peu. Elle peut se targuer d’une longévité égale à sa qualité. En France, BTVS fait les beaux jours de la « Trilogie du samedi » sur M6, à une époque où la chaîne se fait l’étendard des séries télévisées et développe une programmation thématique en direction d’un public jeune.

Du scénario au filmage  : l’inventivité plurielle

À la fin des années 1990, BTVS travaille la multiplication d’arcs narratifs d’une façon inédite pour son époque. Au fil rouge principal (la tension entre la mission et la vie affective de Buffy), vient se greffer une arche par saison, avec le combat contre un grand méchant : le Maître (saison 1), le trio « Spike/Drusilla/Angelus » (saison 2), le Maire aux rêves apocalyptiques (saison 3), l’Initiative et son monstre hybride Adam (saison 4), Gloria et son projet d’ouvrir toutes les dimensions démoniaques à l’aide de Dawn (saison 5), le Trio (saison 6), la Force (saison 7). À ces missions au long cours, viennent se greffer des arcs narratifs courts, pris en charge par les « freaks of the week » (monstres de la semaine). La série trouve sa respiration en ponctuant tout cela d’épisodes type stand-alone, utiles pour stimuler la connivence avec les spectateurs, s’intéresser à des personnages secondaires dans des essais narratifs et esthétiques différents des épisodes dits « classiques ». On retient par exemple The Wish (3.09) où Cordelia, blessée par l’infidélité de Xander, fait le souhait d’un monde où Buffy ne serait jamais venue à Sunnydale, déclarant que ses ennuis ont commencé avec elle. The Zeppo (3.13) rend un hommage mérité au courageux Xander, garçon normal, seul membre du groupe à n’avoir ni pouvoir surnaturel, ni capacité intellectuelle supérieure. Superstar (4.17) met en vedette un personnage alors très secondaire : Jonathan. Vu dans l’épisode Earshots (3.18) où Buffy le sauvait du suicide, ce garçon discret et brillant jette un sort qui fait de lui un être suprême adulé de tous. Mais la magie a un prix. Ce personnage, alors anecdotique, deviendra un ennemi encombrant pour Buffy en saison 6. Personne ne disparaît jamais vraiment dans le Buffyverse…

Post-moderne à souhait, BTVS est la première série à développer un jeu d’intertextualité aussi développé. Comme une gousse d’ail qu’on pèle, cette série a plusieurs couches. Les saisons 1 et 2 multiplient ainsi les épisodes en hommage au cinéma fantastique de l’âge d’or hollywoodien et aux séries Z sans oublier l’héritage de la littérature gothique… et de la littérature tout court. Ainsi, les liens entre les vampires Drusilla et Angel ne sont pas sans rappeler celles de Valmont et Cécile dans Les Liaisons dangereuses. Dans les saisons suivantes, la série assume son style unique. L’équipe Whedon travaille toujours sur la variété des formes stylistiques pour donner naissance aux plus beaux épisodes de la série et en faire des moments-clés dans la dramaturgie saisonnière. Épisode en grande partie muet, Hush (4.10) est conçu comme un hommage à la série The Twilight Zone. Sa partition musicale envoûtante accompagne l’invasion de créatures effrayantes mais magnifiques, les Gentlemen, voleurs de voix et de cœurs humains. Après avoir gardé chacun leur identité secrète depuis le début de la saison, Buffy, l’Élue, et Riley, le militaire de l’Initiative, se dévoilent l’un à l’autre sans le vouloir dans leur combat contre ces êtres surnaturels issus d’un conte. On ne peut oublier l’épisode musical Once More With Feeling (6.07), particulièrement réussi, où le chant permet aux personnages de lever leurs inhibitions. Sous le coup d’un sort lancé par Xander, ils se livrent à des révélations qui changent le cours de leurs relations pour le reste de la saison, en particulier pour le couple improbable de Buffy et Spike.

 

Épisode Hush (4.10) : les Gentlemen, voleurs de voix et de coeurs

La singularité de BTVS, terrain d’une hybridité générique permanente, permet de glisser d’un ton à l’autre très rapidement pour surprendre toujours mieux le public. Ainsi, The Body (5.16), épisode sans musique favorisant les plans-séquences en caméra épaule, développe un traitement esthétique adapté à une situation tragique : la mort naturelle de Joyce Summers, mère adorée de Buffy et Dawn. Il s’agit là d’un des plus beaux épisodes de la série, exemple canonique dans l’éventail des possibilités stylistiques offertes par le Buffyverse. The Body n’est pas seulement marquant pour son style à part, mais aussi pour la claque émotionnelle qu’il assène aux personnages comme aux spectateurs. Dans BTVS, la mort est partout. Les héros ont l’habitude de la braver et de la vaincre : Buffy meurt deux fois (deux minutes dans la saison 1, quelques mois entre les saisons 5 et 6) mais elle ressuscite, Angel revient de l’enfer au début de la saison 3, des apocalypses sont régulièrement empêchées par le Scooby Gang. Les protagonistes peuvent ressentir un sentiment de toute-puissance, mais il est tué dans l’œuf à plusieurs reprises. La mort de Joyce, atteinte d’un cancer généralisé, vient rappeler qu’on ne peut pas toujours se jouer de la mort et que le malheur touche sans se soucier d’une quelconque justice. Plus tard, la mort de Tara, l’amoureuse de Willow, viendra rappeler la fragilité de la vie (Seeing Red, 6.19). Touchée d’une balle perdue alors que Warren cherche à tuer Buffy, la douce Tara rencontre une mort violente et soudaine qu’aucune force occulte ne peut réparer. Willow perd alors le contrôle d’elle-même face à cette injustice notoire et devient Dark Willow, une créature dangereuse gorgée de magie noire. Les épisodes The Body et Seeing Red nous enseignent une leçon importante du BTVS : l’innocence ne protège pas du danger. L’équipe de Joss Whedon sait frapper là où ça fait mal en sacrifiant des personnages éminemment positifs et très appréciés du public. D’un point de vue scénaristique, les disparitions de Joyce et Tara constituent des maux nécessaires pour ne pas installer spectateurs et personnages dans une zone de confort prolongé et les faire accéder à une maturité nouvelle. La leçon de vie est dure mais efficace.

                              

Épisode The Body (5.16)

Face au corps inerte de Joyce, Buffy prend conscience de la réalité de la mort

Nouvelle mémoire, mémoires nouvelles

Pour les sériphiles en herbe des années 1990, le grand changement apporté par BTVS réside vraiment dans l’écriture. En dehors du tricotage intelligent du tissu narratif, des jeux citationnels, des dialogues ciselés et bourrés de références popculturelles, le travail des scénaristes whedoniens apporte une nouveauté notoire : les personnages de série ont enfin une mémoire ! Aujourd’hui la chose est entendue, mais à l’époque, c’est une petite révolution. Alors que Mulder et Scully vivent des aventures incroyables chaque semaine mais n’en portent que peu de stigmates physiques ou psychologiques, les héros du Buffyverse sont affectés durablement par les épreuves traversés. Les deux morts de Buffy sont souvent évoqués par l’intéressée comme par ses comparses. Le fait d’avoir survécu à des apocalypses laisse chez la Tueuse un sentiment d’angoisse diffus, sensible au moindre tremblement de terre. Ainsi, alors que Riley se réjouit de vivre son premier séisme californien dans l’épisode 4.11, Buffy y voit un signe mortifère : « The last time we had an earthquake, I died » (« La dernière fois qu’on a connu un tremblement de terre, je suis morte »). Dans cette même saison 4, Xander est sollicité à plusieurs reprises pour ses connaissances militaires, acquises lors d’une fête d’Halloween où les héros de Buffy étaient devenus leurs déguisements suite à un sort jeté par Ethan Rayne (épisode Halloween, 2.06). Xander portait alors un costume de soldat. Deux ans plus tard, le jeune homme est encore affecté par cet événement et ses amis en parlent toujours ! Dans la saison 3, douze épisodes séparent l’épisode Hard Candy (3.06), où Joyce et Giles couchent ensemble sous le coup d’un autre sort d’Ethan Rayne, de l’épisode Earshots (3.18), où Buffy découvre ce fait en entendant les pensées de sa mère. Les faits semblent passer sous silence, pour mieux ressurgir quand on ne s’y attend plus. Et l’on pourrait multiplier les exemples à l’envi.

                             

 Buffy n’oublie jamais qu’elle est morte deux fois : dans les épisodes Prophecy Girl (1.12) et The Gift (5.22)

Dans le Buffyverse, on sait bien ménager ses effets et jouer sur l’ironie dramatique en plaçant le public dans une position privilégiée. La mémoire accumulée par les spectateurs est aussi emmagasinée par les personnages, comme si les uns et les autres étaient soumis à une même temporalité et vivaient toutes ces aventures en symbiose. Les personnages de BTVS ne sont pas des coquilles vides : ils possèdent de nombreux souvenirs et évoquent régulièrement leurs aventures passées. Ceci en fait des êtres complexes, à la psychologie plus profonde que l’ironie fréquente de la série pourrait d’abord le laisser supposer. Mais la question de la mémoire s’étend plus avant. L’écriture de BTVS met aussi en jeu la capacité des spectateurs à se souvenir et à relire des événements passés de la fiction sérielle pour mieux en comprendre le présent. Par exemple, l’épisode The Wish (3.09) nous montre une Willow vampirique dans un univers parallèle. Cette « Bad Willow », très apprécié du public, revient dans l’épisode Doppelgangland (3.16) et fait face pour la première fois à sa version classique. Loin d’être un simple délire, « Bad Willow » vient en fait annoncer plusieurs traits caractéristiques du personnage interprété par Alyson Hannigan : son homosexualité latente (révélée au grand jour en saison 4) et son goût pour la magie noire (exponentielle dans la saison 5). Lorsque Willow passe du côté obscur et s’apprête à tuer Warren, l’assassin de sa bien-aimée Tara, elle prononce les mots « Bored, now », comme le faisait toujours « Bad Willow » avant de croquer ses victimes. Bref, on savait sans le savoir ce qu’il allait advenir de Willow ! Comme les héros de la série résolvent des énigmes en décodant des prophéties ancestrales, les spectateurs peuvent déchiffrer toute la complexité de la série de manière rétrospective. Ils sont appelés à se souvenir précisément de toutes les aventures du Scooby Gang pour en apprécier toute la richesse.

 

Épisode  The Wish (3.09) : Willow et Xander se nourrissent de Cordelia

Une révolution culturelle au long cours

Buffy, le personnage, a beaucoup sauvé le monde. Buffy, la série, a beaucoup changé la télévision. Loin d’être une série ordinaire, BTVS constitue un phénomène culturel à part entière, avec de nouveaux fans chaque jour à travers le monde et de nouvelles publications chaque mois aux États-Unis. Aujourd’hui, la mode de la Bit-lit (littérature vampirique à la qualité très variable) alimente l’intérêt du public pour les créatures à crocs. Avec un succès aléatoire, les chaînes américaines multiplient les projets autour des créatures de la nuit, de The Vampire Diaries à Teen Wolf, en passant par True Blood et Supernatural. Mais, en 1997, les vampires n’avaient pas trop la cote et le surnaturel était surtout réservé à un public adulte avec le sérieux X-Files. Le projet de Joss Whedon et Gail Berman relevait donc d’un travail précurseur pour changer le regard des producteurs et diffuseurs sur l’intérêt des récits fantastiques et la perméabilité des catégories de publics. La profusion actuelle des séries sur le surnaturel peut être lue comme la conséquence du succès de BTVS. Le Buffyverse a bouleversé la façon de faire de la télévision de manière radicale en s’autorisant toutes les folies.

Il y a définitivement un « avant » et un « après » Buffy dans l’histoires des séries TV, à bien des niveaux. Si nous ne devions en retenir qu’un, on penserait d’abord à la façon dont Joss Whedon et ses équipes ont développé des personnages féminins forts et centraux comme nous n’en avions jamais vus auparavant. Ainsi, Veronica Mars doit beaucoup à Buffy Summers, comme l’avoue lui-même son créateur Rob Thomas. Aujourd’hui, pas une série à destination des publics adolescents/jeunes adultes n’est conçue sans une ou plusieurs héroïnes au tempérament bien trempé (parfois au détriment des personnages masculins, bien faiblards dans Pretty Little Liars ou traités avec une précision aléatoire dans Gossip Girl par exemple). Au-delà des seules séries fantastiques, BTVS a donc impulsé une nouvelle façon de concevoir et percevoir la femme à la télévision. À la question complexe du féminisme dans la série whedonienne, vient s’ajouter une réflexion plus vaste sur les identités et les rapports sociaux de genre. BTVS est la première série à montrer un couple lesbien sans transformer ses personnages en concept pédagogique. Presque une année s’écoule entre la rencontre de Willow et Tara au début de la saison 4 et leur premier baiser à l’écran dans l’épisode The Body (5.16). Entre les deux, la série travaille sur la subtilité du jeu et des regards, comme sur la métaphore sexuelle de la magie, où les sorts jetés en duo prennent souvent une dimension orgasmique. Loin du caractère faussement provocant de The L World ou de la démagogie affichée de nombreuses teen series, BTVS aborde l’homosexualité par la force des sentiments. Willow et Tara forment ainsi un des plus beaux couples de l’histoire de la télévision, avec leur histoire aussi intense que fatale. En explorant la complexité de la féminité, BTVS repense aussi la conception de l’identité masculine, et ça fait du bien ! À Sunnydale, les hommes ont le droit d’être faillibles, d’avoir des doutes, de dépendre de la force d’une femme.

 

Épisode The Body (5.16) : LE baiser

L’histoire de Buffy The Vampire Slayer, c’est l’histoire d’une petite révolution culturelle, tout simplement. Dix ans après la fin de sa diffusion américaine (en mai 2003), le show de Joss Whedon continue de générer aux États-Unis l’écriture d’articles critiques, d’analyses, d’ouvrages fouillés pour explorer les dimensions esthétique, sociologique, politique, voire métaphysique de la série. Dans les universités américaines, des départements de Buffy Studies ont vu le jour. On produit donc des mémoires et des thèses sur la série pour explorer ce immense texte audiovisuel sous tous ses aspects. Les Whedon Studies possède leur journal en ligne : Slayage, The Journal of The Whedon Studies Association , créé en 2001 par David Lavery et Rhonda V. Wilcox, deux références dans leur spécialité. Sur le site, on trouve des publications régulières de professeurs d’université et doctorants spécialisés dans l’étude du Whedonverse, comme d’autres consacreraient leurs recherches à un auteur de cinéma ou à une cinématographie nationale. Depuis 2004, une conférence « Slayage » est organisée pour stimuler la réflexion universitaire et critique sur BTVS et les autres shows de Joss Whedon. BTVS est un objet de réflexion pour les études de genre, les études féministes, bibliques, linguistiques, politiques, économiques… Jamais une série n’aura suscité autant d’attention et de façon aussi pérenne.

Dans la série, Buffy nous confronte sans cesse à l’imminence de sa mort, comme pour nous préparer à la fin de la série. Mais qu’elle soit morte deux minutes ou deux mois, Buffy revient toujours d’entre les morts. Et, comme son héroïne, la série semble ne jamais pouvoir disparaître vraiment. Elle continue de vivre sous des formes multiples. Une saison 8 animée, des séries de comics books (saisons 8 et 9), des romans graphiques sur les Tueuses du passé, des novellisations d’épisodes et des romans originaux alimentent encore la mythologie du Buffyverse et donnent du grain à moudre aux Buffy Studies La série en elle-même ne constitue aujourd’hui que le noyau central d’un monde aux figurations variées. D’ailleurs son spin-off, Angel, a connu une popularité aussi grande que la série-mère en développant des récits d’une maturité et d’une gravité plus grandes. Angel méritant un papier aussi long que celui-ci, nous ne nous sommes pas attardés sur son cas, mais ne négligeons pas la nécessité d’y revenir.

 

Le Buffyverse est immortel.

Buffy The Vampire Slayer représente désormais une charnière fondamentale dans l’histoire des écritures audiovisuelles et transmédiatiques. BTVS, c’est la télé 2.0, le début de la porosité des écrans : du téléviseur à l’ordinateur, du courrier des téléspectateurs aux forums virtuels, du cahier de fan avec des photos et articles découpés au blog compilant billets d’humeur, captures d’écran, vidéos et fanarts. En France, les approches développées sur la série demeurent peu nombreuses, si l’on fait exception des ouvrages collectifs dirigés par Martin Winckler (qu’on ne remerciera jamais assez pour sa contribution à la reconnaissance des séries TV comme textes audiovisuels aussi nobles que les films). Mais la littérature française sur BTVS demeure bien maigre comparée aux écrits anglo-saxons. Pourtant, l’intérêt intellectuel pour les séries se développe dans le monde universitaire comme dans le milieu critique depuis l’avènement du net. Gageons que, dans le futur, BTVS suscitera des publications analytiques dans les librairies françaises, en dehors des archives de recherches universitaires. En tout cas, vous pouvez compter sur nous pour ajouter notre modeste pierre à l’édifice dans les temps à venir…

Livres de chevet et lectures nocturnes :

-BERTHO Vanessa, « Introduction à une nouvelle ère de la série télévisée : Buffy contre les vampires, incarnation du pouvoir féminin ? », dans Le Temps des Médias, numéro « La cause des femmes » coord. par Claire Blandin et Cécile Méadel, Ed.Nouveau Monde éditions, 2009.

-HOLDER Nancy (dir. par), Buffy – Les secrets révélés, Huginn Muninn Editions, trad. 2012.

-JOWETT Lorna, Sex and the Slayer : A Gender Studies Primer for the Buffy Fan, Wesleyan University Press, 2005.

LEVINE Elena & PARKS Lisa (dir. par), Undead TV- Essays on Buffy the Vampire Slayer, Duke University Press, 2008.

WILCOX Rhonda, Why Buffy Matters ? – The Art of Buffy The Vampire Slayer, I.B Tauris, 2005.

Joss Whedon, The Complete Companion, Collection Pop Matters, Ed. Titan Books, 2012.

Carole Milleliri

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

Une pensée sur “Buffy The Vampire Slayer (1997-2003)

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