Aurélien Vives : « Marvel représente le monde tel qu’il est »

Cela fait vingt ans que Panini Comics France abreuve les librairies et les marchands de journaux d’histoires de super-héros. Si l’on a tendance à réduire le lectorat de comics aux amateurs de culture geek, le public s’est très largement diversifié depuis l’explosion au box-office des productions Marvel Studios. Aurélien Vives, rédacteur et Community Manager pour Panini Comics France, est le premier témoin de cette évolution. À l’occasion de la sortie de Thor : Ragnarok le 25 octobre prochain, il partage avec nous son expérience dans l’édition de comics et son point de vue sur les productions super-héroïques actuelles.

En France, comme dans d’autres pays, Panini est l’éditeur officiel des comics Marvel, une source de contenu intarissable. Le nombre de publications aux États-Unis donne un peu le tournis… Lorsque la question se présente, comment choisit-on quelle série privilégier ou sur laquelle faire l’impasse ?

Effectivement, Marvel Comics a un peu réduit ces dernières années, mais pendant une période, il paraissait environ 70 séries différentes chaque mois. Avec Marvel Legacy qui arrive en VO dans les prochains mois (une nouvelle ère qui verra la totalité des séries repensée, ndlr), ils descendent à une cinquantaine de séries. Ce qui reste colossal ! Pour ce qui est des choix… Quand on aime le foot, on est tous un peu sélectionneur de l’équipe de France. Pour les comics, c’est un peu pareil. Tous les geeks ont leur répartition idéale des séries à éditer. On essaye de faire au mieux. Dans les prochains mois, nous allons remanier nos publications kiosques en limitant le nombre de revues, tout en augmentant le nombre de pages. Il y aura deux revues Avengers, deux revues X-Men, deux revues Spider-Man, une revue Deadpool et une revue cosmique, regroupant les séries des Gardiens de la Galaxie, Nova ou Thanos. Le plus important est de simplifier la tâche au lecteur, pour qu’il ne soit pas perdu. 

Quand on dispose d’un catalogue vieux de 50 ans, comment choisit-on quelle histoire ressortir ?

Les réunions éditoriales sont là pour ça ! Les rédacteurs et les consultants échangent leurs idées. On se bat pour des projets, on se confronte, on cherche la meilleure solution. Évidemment, l’actualité télévisuelle et cinématographique joue beaucoup. Il faut se rendre compte que, même si les comics se portent bien et qu’on en publie plus aujourd’hui que par le passé, ils restent malgré tout destinés à un public de niche. On ne parle pas de Titeuf ou de The Walking Dead, qui touchent plus large. Avoir un film très attendu qui met un coup de projecteur massif autour d’un héros ou d’un groupe de héros, ça ne peut qu’aider les BD à trouver leur public.

Marvel Panini by ClapMagExemples de publications mensuelles de Panini Comics France

On lit souvent sur votre page Facebook que les publications en France et dans ses pays voisins diffèrent beaucoup. Les habitudes des lecteurs français ne seraient pas les mêmes que celles des anglais ou des italiens ?

Je ne suis pas un spécialiste des différents marchés dans le monde, mais je pense que ça dépasse le cadre des comics à proprement parler. Le marché de la BD dans son ensemble est très différent selon les pays. Il ne s’est pas développé partout de la même manière, et ça se ressent même au niveau du nombre d’éditeurs. La France est un pays de BD, elle l’a toujours été. Nous sommes même le deuxième consommateur de mangas dans le monde après le Japon. Nous consommons énormément de BD et de plein de types différents. De ce fait, le marché est déjà très chargé, très bouillonnant. Ce n’est pas le cas partout. On peut effectivement avoir l’impression qu’il y a plus de comics dans d’autres pays, mais c’est aussi parce qu’ils ont la place suffisante pour proposer ces choix-là.

Marvel est devenu infiniment plus populaire depuis que les super-héros explosent sur grand écran. L’impact des nouveaux films sur les lecteurs de comics se ressent-il vraiment ?

En tant que community manager, je le perçois directement. Sur Facebook, il y a toujours une certaine émulation lorsqu’un nouveau film est annoncé, et encore davantage à sa sortie. Lorsque le film est bon, on ressent un impact immédiat sur la popularité des comics. En revanche, quand il ne l’est pas, il n’y aura pas moins de lecteurs. Ceux qui lisaient avant liront toujours après. Les séries Daredevil et Jessica Jones ont été particulièrement efficaces sur ce point-là. La première publication de Alias : Jessica Jones en 2003 avait correctement fonctionné sans cartonner, de même que la seconde en 2011. En revanche, les rééditions que nous avons publiées après la diffusion Netflix ont vraiment très bien marché. La série a créé une forte appétence sur le personnage. Ce qui est cool, parce que la BD est géniale.

Ce qu’on peut souligner du côté de Marvel, c’est une vraie volonté de renouveler ses héros en leur faisant changer d’identité. C’est aussi souvent l’occasion d’ajouter des thématiques sociales. Ce gros chamboulement paraît assez récent. Qu’est-ce qui a pu le motiver selon vous ?

Marvel a toujours eu la volonté de représenter le monde tel qu’il est. Par exemple, le président qu’on voit dans les comics Marvel est toujours le président réel. À partir du moment où on présente un monde qui existe vraiment, il faut qu’il soit représenté à travers les héros. Ce n’est pas totalement récent. Dans les années 1970, Marvel a créé Miss Marvel ou Spider-Woman, les premières super-héroïnes féminisées pour accompagner leurs pendants masculins (Captain Marvel et Spider-Man). Black Panther a été le premier super-héros noir, puis il y a eu Luke Cage. Tous ces personnages ont été introduits pour apporter de la diversité à une époque où quasiment tous les héros étaient des hommes blancs. Ça a continué d’exister par la suite mais de manière moins visible, dans les équipes de X-Men. Tornade était africaine, Danielle Moonstar apache. Et puis, en 2013, est venue Kamala Khan (la première héroïne d’origine pakistanaise, ndlr), qui aurait pu n’être qu’une énième tentative artificielle d’injecter de la diversité. Mais la série est très bien écrite et est devenue extrêmement populaire. Les auteurs ont compris qu’ils devaient continuer, que ça leur permettait de se renouveler, d’avoir de nouveaux personnages et surtout de mieux représenter le monde actuel. Beaucoup de lecteurs regrettent les comics tels qu’ils étaient quand ils ont commencé à les lire. Je ne suis pas d’accord : l’offre est beaucoup plus riche maintenant. Il y a une diversité folle, même en termes de genres. Désormais, on a des séries comme Vision, qui tient du thriller paranoïaque, ou Black Panther qui se rapproche d’un récit géopolitique super-héroïque. Il y a du cosmique, des héros teenage et énormément de pattes graphiques différentes. C’est passionnant.

Kamala Khan by CLapMag  Esquisses de Kamala Khan, la nouvelle Miss Marvel, et sa famille, par le dessinateur Adrian Alphona

De vedettes de librairies, les super-héros sont devenus des stars de cinéma, de séries télé, de dessins animés… L’overdose, c’est un risque permanent ? Quand pourra-t-on dire qu’il y a trop de super-héros ?

Quand les gens en auront marre ! (rires) Je ne pense pas qu’on arrive à la fin annoncée des super-héros comme on l’entend depuis huit ans. Une série comme Legion ou un film comme Les Gardiens de la Galaxie, qui sort beaucoup du modèle du film de super-héros, sont là pour prouver que le champ des possibles est vaste. Marvel compte faire une série New Warriors avec Ecureuillette… Il y a de ça dix ans, personne n’aurait misé un sou sur une série avec une femme qui parle aux écureuils, ou une franchise de films avec Rocket Racoon qui n’était même plus présent dans les comics… Maintenant c’est une véritable star ! On vit une ère où tout est possible. Tant que la qualité est là, le public suivra.

Le fait que, depuis quelques années, les 4 Fantastiques aient disparu du radar, c’est un souci de qualité, pas un essoufflement des personnages ?

Les 4 Fantastiques me font penser à Superman, chez la concurrence. Ils ont quelque chose de très profond à raconter, une manière positive de voir le monde et l’héroïsme. J’ai lu un article assez passionnant qui disait que la bonne manière de faire un film sur Superman, c’est Marvel qui l’avait comprise à travers ses films sur Captain America. À savoir un héros déconnecté du côté gris et sombre de notre époque et qui se tient à ses valeurs positives malgré tout. Et je pense qu’avec les 4 Fantastiques, il faut aller vers ça. Les deux films de Tim Story (2005 et 2007) l’avaient un peu compris, mais avaient ce côté “kitschoune” pas très réussi. Et le film de Josh Trank (2015) est passé complètement à côté… Les 4 Fantastiques ont encore des choses à dire, mais ce sont des héros très compliqués à écrire. Davantage qu’Iron Man, qu’on peut mettre dans n’importe quelle aventure avec des intrigues technologiques et des robots.

Jessica Jones parle ouvertement de viol, Legion traite de la schizophrénie de manière complètement psychédélique. Ces séries ne prouvent-elles pas que le public est prêt pour autre chose que des films encore très « pop-corn » ?

Je pense que ça commence à transparaître. Les Gardiens de la Galaxie est quand même hyper ambitieux visuellement. Doctor Strange a des défauts, mais il a essayé de rendre un film de SF mystique hyper coloré. La colorimétrie d’un film comme Doctor Strange est rare. Tous les films de science-fiction depuis vingt ans baignent dans cette espèce de bleu-gris que je ne peux plus voir. J’ai envie de mourir quand je vois ça ! Grâce à Mad Max, l’orange-sable revient en force. Mais sortis de ces deux teintes-là, on était quand même bloqués. Voir des films qui n’hésitent pas à aller vers ce côté pop acidulé, je trouve ça génial. Thor : Ragnarok semble s’être fait plaisir de ce côté. Black Panther a l’air d’être un film très politique, Captain Marvel se déroulera dans les années 1990 avec les Skrulls (des extraterrestres métamorphes, ndlr) en ennemis principaux, donc ça risque d’être très paranoïaque… Les films Marvel se différencient de plus en plus avec le temps. La diversité se trouve autant dans les différents types de récits que dans les manières de les raconter.

Legion Marvel by ClapMag Legion, véritable bijou psychédélique, adapté à la télévision par Noah Hawley, créateur de Fargo

En voyant Thor : Ragnarok débarquer sur grand écran si peu de temps après Spider-Man Homecoming, on remarque que les films de super-héros se rapprochent toujours un peu plus d’un aspect très populaire des comics : l’esprit Team-Up…

C’est l’avantage d’avoir plein de personnages qui sont des franchises à eux tous seuls. Marvel Studios peut les mixer à l’envie et créer de la nouveauté dans une narration plus classique. Inclure Hulk dans une intrigue de Thor, ça rajoute immédiatement du pep’s et quelque chose de novateur. De la même manière, Iron Man dans Spider-Man Homecoming était une idée de génie, parce qu’elle permettait d’avoir une figure paternelle qui réinstallait l’idée qu’un « grand pouvoir implique de grandes responsabilités » sans passer par un flashback avec Oncle Ben. On remixe un passage qu’on connaît déjà grâce à l’implication d’un personnage différent. C’est malin.

Au sein des lecteurs de comics, il y a toujours eu une certaine rivalité entre les fans de Marvel et ceux de DC Comics, récemment accentuée par l’univers mis en place par DC et Zack Snyder. On entend par exemple souvent que Marvel serait pour les enfants et DC pour les adultes. Qu’est-ce qu’on pourrait répondre à cette provocation ?

Je répondrais que moi aussi j’étais snob quand j’avais 16 ans, mais que depuis j’ai grandi. Aujourd’hui, je relativise : quand je vois des personnages en slip ou en justaucorps moulant se tabasser pour savoir qui est le plus fort, je me dis que rendre l’ensemble plus sombre ne rendra pas le truc plus adulte. Je suis fan d’univers geek en général, j’adore l’univers mis en place par DC Comics. La série animée Batman a baigné mon enfance. Le Superman de Richard Donner est un chef d’œuvre. Je ne suis pas fan de l’univers de Zack Snyder, mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas fan de l’univers de DC Comics. À côté de ça, je pense surtout que la principale différence entre les deux est que Marvel parle du monde réel, là où DC parle d’icônes. De dieux sur Terre. Ils racontent d’autres types d’histoires.

Wonder Woman by ClapMag Wonder Woman, l’héroïne super-héroïque que l’on n’osait plus attendre  

Pour rester un peu dans la concurrence, Wonder Woman a fait un gros carton en juin dernier. Qu’est-ce que ce succès représente pour vous ?

D’un point de vue strictement personnel, je suis super content du succès du film. Je suis ravi qu’un film avec un personnage aussi positif fonctionne, que ce soit une héroïne encore plus. Qu’une réalisatrice soit derrière rend le tout génial. Le film en lui-même, je le trouve sympa, il a pas mal de défauts, pourtant j’aurais aimé l’adorer. Mais je le reverrais sans problème parce qu’il est quand même cool. Le plus important, c’est qu’il permettra peut-être à plein de filles de se dire que les films de super-héros sont aussi pour elles. C’est un progrès, parce qu’il y a une certaine forme de misogynie passive dans le milieu des comics. Il y a déjà plus de lectrices aujourd’hui que par le passé, mais le fait que Wonder Woman puisse en intéresser de nouvelles va être bénéfique à tout le monde. J’espère que Ant-Man & The Wasp et Captain Marvel auront autant de succès de leurs côtés.

Pour finir sur une touche d’actualité, vous participez très régulièrement à des conventions et festivals de culture geek. Le Comic Con Paris se profile désormais. Est-ce que vous y serez ? Quelles surprises nous réservez-vous ?

Non seulement on y sera, mais nous avons un partenariat avec le Comic Con pour un concours de dessinateurs. Il y aura un jury dans lequel sera Brian Michael Bendis (grand auteur qui a travaillé sur Daredevil, Jessica Jones, X-Men…, ndlr) et celui qui remportera le prix dessinera une couverture variante pour un numéro que nous présenterons au Comic Con de l’année prochaine.

  • Retrouvez Aurélien Vives et l’équipe de Panini Comics France au Comic Con Paris, du 27 au 29 octobre 2017.
  • Retrouvez l’analyse de Yaële Simkovitch sur Wonder Woman juste ici.
  • Thor : Ragnarok envahira les écrans ce mercredi 25 octobre 2017.

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