Au revoir là-haut : Quand Dupontel joue les Dupont

Pour son grand retour sur les écrans, Dupontel se frotte cette fois à la fresque historique en adaptant le roman de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013. Une proposition plastique et poétique grandiose qui, si elle pèche parfois par des choix narratifs trop mécaniques et un certain lessivage des personnages, offre à Dupontel de nouvelles perspectives cinématographiques. Car il faut lui tirer notre chapeau : s’attaquer à une œuvre aussi complexe à mettre en scène était un défi, remporté presque haut la main !

Dr Albert et Mr Dupontel

D’Albert, on connaissait le comédien-citoyen engagé. De Dupontel, on connaissait le réalisateur énervé (Bernie, Le Créateur, Enfermés dehors, Le Vilain et Neuf mois fermes), tour à tour défenseur des marginaux et des opprimés ou bouffon pyromane, avide de dynamiter la complaisance d’un cinéma français parfois mou du genou. Derrière la charge Dupontel sommeillait pourtant un cinéaste ambitieux, rêvant d’une grosse production, susceptible de déstabiliser sur pellicule sa propre formule, précipité d’humour trash et de hargne contre la société. Alors qu’on pensait qu’il ne dérogerait jamais au cinéma d’auteur, gage d’un univers hautement personnel, Dupontel s’attaque pourtant à l’adaptation d’Au revoir là-haut, roman de Pierre Lemaitre, qui plus est lauréat du prix Goncourt 2013. C’est qu’à travers l’épopée sur papier des oubliés de la Grande Guerre, l’œil acéré de Dupontel a vite décelé le pamphlet déguisé contre l’époque actuelle où une petite minorité, cupide et avide, domine en opprimant les faibles. Un sujet en or, point de fusion parfait entre les ambitions artistiques d’Albert et les visions cinématographiques de Dupontel.

Au revoir là-haut by ClapMag  Au revoir là-haut © Gaumont Distribution

6 novembre 1918, dans les tranchées froides et boueuses de la Grande Guerre. L’armistice est sur le point d’être signée. Mais le capitaine Pradelle (Laurent Lafitte) ne l’entend pas de cette oreille : il aime la guerre et la vue du sang. Il ordonne à ses hommes de partir en reconnaissance dans les tranchées ennemies avant de donner l’assaut. Final, fatal. Au milieu de ce chaos terrifiant – scène d’immersion magistrale – les soldats Albert Maillard (Albert Dupontel) et Edouard Péricourt (Nahuel Perez Biscayart) se lient d’une amitié indéfectible et s’accrochent à la vie en trompant la mort. De retour à la vie civile, Péricourt, mutilé, et Maillard, traumatisé, tentent de reprendre pied en montant une arnaque monumentale pendant que leur ancien bourreau, l’ignoble Pradelle, capitalise avec l’aval de l’Etat sur le commerce de cercueils vides.

Un roman-feuilleton grandiose

S’il bénéficie cette fois de gros moyens – cinq millions d’euros –, c’est bien du Dupontel pur sucre qu’on retrouve à l’écran. Farceur, politiquement incorrect, burlesque, édifiant, l’acteur-réalisateur passe la petite histoire de la Grande Guerre au crible, marquant ses cibles à la pointe de sa baïonnette, tel un Zorro des temps modernes. Zorro meets Charlot, comme à l’accoutumée dans les films de Dupontel, mais cette fois aussi Hugo, Dumas, Dickens, Thackeray ou encore Thomas Mann. Car Au revoir là-haut est avant tout un grand roman-feuilleton, qui fait revivre un Paris interlope où se côtoient la raideur amidonnée des fortunés et la misère des éclopés. De mouvements de caméra complexes en cadres léchés et sur-découpés, Dupontel peint le tableau sépia des années folles où chacun avance déguisé, à l’instar d’Edouard – génial Nahuel Perez Biscayart, révélé dans 120 battements par minute de Robin Campillo – qui se pare de masques extravagants pour cacher son visage mutilé, transcender son passé trouble et sublimer sa voix d’outre-tombe. Une sorte de Bête fabuleuse et romanesque au regard halluciné, que Dupontel couve de sa caméra, conscient de tenir là l’atout charme principal d’Au revoir là-haut.

Piochant dans les divers courants artistiques du début du XXème siècle comme dans un véritable coffre à jouets (de l’antique au baroque en passant par l’art déco, le cubisme et le surréalisme), Dupontel et Cécile Kretschmar (créatrice des masques) déclinent les états intérieurs d’Edouard pour mieux dérouler l’intrigue, jusqu’à l’amener au feu d’artifice final. Une richesse visuelle mais également sonore – soutenue par la musique originale de Christophe Julien – que l’on retrouve jusque dans les dialogues de Dupontel, qui condensent le meilleur du texte de Pierre Lemaitre (« laide de face mais belle de dot »), virevoltant de la langue soutenue des salons feutrés à la gouaille des titis parisiens.

Au revoir là-haut by ClapMag  Au revoir là-haut © Gaumont Distribution

Une multiplicité de tons grâce à laquelle Dupontel chef d’orchestre – à l’image de son personnage dans Fauteuils d’orchestre de Danièle Thompson – parvient à faire cohabiter la bonhommie burlesque d’un Buster Keaton, le cartoon (Laurent Lafitte naviguant ainsi entre le gentleman cambrioleur Arsène Lupin et le loup de Tex Avery), le tragique et le sublime. Capable de mettre en scène un gag à base de croix renversée dans un hôpital militaire avec la même minutie qu’il aboutit à un feu d’artifice au Lutetia, de convoquer aussi bien la poésie d’un Jeunet-Caro, la fantaisie d’un Gondry ou la pyrotechnie d’un Lynch, l’artiste Dupontel confirme qu’il est désormais un des réalisateurs les plus ambitieux de sa génération.

Des gueules pas si cassées

Éblouis par la maestria de Dupontel réalisateur, on regrettera pourtant certaines maladresses du scénariste qui tombe dans l’écueil de la facilité en nous contant l’intrigue d’Au revoir là haut via l’entrelacs de flash-backs qui dérèglent la mécanique pourtant horlogère du film. De même, la partition d’Albert Maillard, interprétée par Dupontel lui-même, aussi truculente soit-elle, finit par amoindrir le propos et opérer le lessivage frustrant d’un personnage traumatisé, dont on aurait aimé sentir les scrupules et voir s’affirmer la paranoïa latente. Alors que le duo formé par Edouard et la jeune orpheline Louise (Héloïse Balser) prend tout son sens, en cela qu’il donne sa voix à Edouard et ouvre la voie de l’arnaque à Péricourt, la romance de Maillard avec Pauline (Mélanie Thierry) renforce autant la bonhommie du personnage qu’elle encombre le récit. Alors qu’on le connaissait pourfendeur de l’ordre et de la morale, Dupontel semble ici vouloir épargner à ses personnages tout jugement externe, comme lorsqu’il confère au personnage du sadique Pradelle une forme de dérision, qui finit par le priver de sa vocation – pourtant essentielle – de « méchant ». De la même manière, il compose au personnage de la sœur d’Edouard, Madeleine (Emilie Dequenne), un morceau de bravoure qui évacue toute duperie à l’égard des agissements de son mari Pradelle quand, là encore, il eût été préférable de laisser le personnage dans son clair-obscur….

Comme ébloui par son sujet – dont la thématique pourrait sembler surpasser celle de ses précédents films – Dupontel préfère se concentrer sur l’éclatant récit qu’il conte plutôt que de se fier aux nuances que l’intériorité des personnages aurait pu nous livrer, quitte à nous laisser, ça et là, à la porte des émotions. As de la débrouille, doté d’un sens inné du cadre et de sa grammaire, le réalisateur nous offre toutefois une fresque à grand spectacle, preuve qu’il est prêt désormais à élargir son terrain de jeu.

Au revoir là-haut. Réalisation : Albert Dupontel. D’après le roman de Pierre Lemaitre, Prix Goncourt 2013 (paru aux Editions Albin Michel). Avec : Nahuel Perez Biscayart, Albert Dupontel, Laurent Lafitte (de la Comédie Française), Niels Arestrup, Emilie Dequenne, Mélanie Thierry, Héloïse Balster, Philippe Uchan, André Marcon, Michel Vuillermoz (de la Comédie Française), Kyan Khojandi et Gilles Gaston-Dreyfus. Nationalité : France. Durée : 1h57. Distribution : Gaumont. Sortie en salles le 25 octobre 2017.

Laetitia Legrix

Laetitia Legrix

Comédienne. J’ai longtemps traîné mes guêtres au Cinéma des Cinéastes pour dévorer des pépites et polir mon étoile. Ma drogue : l’émerveillement. J’aime autant l’absurde des Monty Python, les tempêtes sous le crâne de Woody Allen que les engagements sur pellicule de Ken Loach. Mon but : rêver et continuer d’en parler. Moteur, ça tourne, action!

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