American Honey : la jeunesse US vue par une Anglaise

Récompensé du Prix du Jury au dernier Festival de Cannes, American Honey signe le premier « film américain » de l’Anglaise Andrea Arnold. Pour son quatrième long métrage, la réalisatrice suit les péripéties d’un groupe de marginaux et dresse le portrait d’une jeunesse américaine comme nous en avons rarement vu au cinéma. Un road-movie sombre et singulier qui ensorcelle malgré ses deux heures quarante-trois.

Star (Sasha Lane), adolescente à dreads de 18 ans, quitte sa famille dysfonctionnelle et rejoint une équipe de vente d’abonnements de magazines qui parcourt le Midwest américain en faisant du porte à porte. Aussitôt à sa place parmi cette bande de jeunes marginaux, dont fait partie Jake (Shia LaBeouf), elle adopte rapidement leur style de vie, rythmé par des soirées arrosées, des petits méfaits et des amourettes… À l’image du primé Fish Tank (2009) avec Michael Fassbender, American Honey combine les thèmes chers de la réalisatrice : la jeunesse et sa soif sans faille d’expériences et de découvertes, le passage de l’adolescence à l’âge adulte, la sexualité ou encore les milieux sociaux. Comme Mia (Katie Jarvis), Star se cherche, tombe, se relève et mute sous les yeux du spectateur. Une évolution sublimée par la caméra de Robbie Ryan (chef opérateur qui officiait déjà sur Fish Tank et Les Hauts de Hurlevent d’Arnold). Tourné entièrement au format 4/3, American Honey saisit les moindres éléments qui passent devant l’objectif de Ryan – qu’il s’agisse de la lumière, de la chaleur ambiante, des émotions, des gestes, de la sensualité et des mouvements des corps, des insectes et des paysages traversés. L’immersion est totale, et il faut reconnaître que la composition des cadres de ce road-movie est sublimement maîtrisée.

Quant au propos même du film, Andrea Arnold livre une vision de la jeunesse américaine white trash (terme d’argot américain qui désignait à l’origine la population blanche pauvre) comme seul un regard venu d’un autre pays pouvait le capter. Native du Royaume-Uni, la réalisatrice a en effet pour elle le recul nécessaire pour dépeindre avec justesse cette bande de marginaux de l’Amérique profonde. Le film, ancré dans le réalisme, puise d’ailleurs son inspiration dans la propre expérience de voyageuse à travers les États-Unis d’Arnold. Fascinée par cette sous-culture, elle s’est pleinement immergée dans le quotidien de ces groupes de nomades afin d’écrire le scénario. Si nous pouvons penser aux jeunes filmés par Larry Clark, les protagonistes d’American Honey représentent cependant la génération suivante : indéterminée et paumée, mentalement et sexuellement parlant, mais désireuse d’en découdre avec la vie et ses aléas par tous les moyens.

American Honey© D. R.

Alors oui, comme le soulignaient à juste titre nos envoyées spéciales à Cannes en mai dernier dans le Café Cannes Clap! n°5, American Honey combine les éléments typiques d’un film à festivals indépendants (coucou Sundance) : le mélange de comédiens professionnels et amateurs, sa bande originale à coups de tubes (notamment We Found Love de Rihanna) et de morceaux éclectiques entraînants (Raury, E-40, Kevin Gates, etc.), sa photogénie énergique, sensuelle et léchée, une caméra à l’épaule constante, des scènes « trashs » entre les différents protagonistes… Pourtant, American Honey envoûte grâce à l’ensemble de ces choix, assumés pleinement par la réalisatrice, et qui ont par ailleurs formé la « patte Arnold ». L’autre atout majeur du film réside dans la prestation lancinante de Shia LaBeouf (Paranoïak, Fury), qui offre sans conteste à l’écran l’une de ses meilleures performances dans la peau du fantasque Jake. Quant à la jolie interprète de Star, Sasha Lane, dénichée par Arnold sur une plage, elle irradie littéralement l’écran sur l’intégralité du film. Même constat pour le reste de la meute de vendeurs de magazines et ce, malgré leur trop faible mise en avant. Le bémol d’American Honey réside dans sa durée – deux heures quarante-trois -, certaines scènes pouvant parfois sembler répétitives après la première partie du film. Malgré cela, ce road trip exaltant mérite pleinement d’être vécu sur son fauteuil.

Réalisé par Andrea Arnold. Avec Sasha Lane, Shia LaBeouf, Riley Keough… Etats-Unis, Angleterre. 2h43. Genres : Drame, Comédie. Distributeur : Diaphana Distribution. Prix du Jury au Festival de Cannes 2016. Sortie le 8 février 2017.

Crédits Photo : © D. R.

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Camille Griner

Camille Griner

Réalisatrice l Scénariste l Directrice de casting l Rédactrice chez Boum! Bang! & Clap! Mag.

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