Álex Anwandter : « L’homophobie n’a jamais disparu ! »

D’un horrible fait divers, il a fait un film. Álex Anwandter, grande star de la pop en Amérique Latine, a choisi de prendre la caméra pour dénoncer les violences homophobes sous toutes ses formes à travers un premier long métrage âpre, dur, nécessaire. À travers le parcours du jeune Pablo (Andrew Bargstead), Plus jamais seul renvoie évidemment à la mort tragique de Daniel Zamudio, devenu depuis un symbole de la lutte contre l’homophobie. Mais le jeune réalisateur a su prendre de la distance pour mieux rendre son histoire universelle. Quoi de plus touchant qu’un père anéanti après l’agression de son fils ? Jamais gratuit dans la violence qu’il propose, Plus jamais seul marque les rétines. Nous avons pu poser quelques questions à Álex Anwandter. Une graine de cinéaste bien consciente du pouvoir du septième art.

Clap! : Plus jamais seul est inspiré du décès d’un de vos fans, Daniel Zamudio, battu à mort à cause de son homosexualité en 2012. Le film aurait pu s’intéresser à lui, à son histoire. Pourquoi avoir choisi un nouvel avatar pour représenter cette tragédie ? Quelle histoire vouliez-vous raconter ?

Álex Anwandter : Pour moi, l’idée principale derrière le projet a toujours été d’ouvrir le débat sur deux gros problèmes : l’homophobie et la manière dont elle peut également se ressentir sur le plan social. S’éloigner de la forme d’un biopic traditionnel permettait de rappeler que cette histoire n’est pas celle d’un seul garçon, à qui il est arrivé de mauvaises choses il y a quelques années. L’homophobie n’a jamais disparu ! Il a toujours été important pour moi de décontextualiser le problème pour laisser aux spectateurs la place de se projeter dans cette histoire et comprendre par eux-mêmes comment on a pu en arriver là.    

En Amérique Latine, vous êtes connu pour votre musique. Vous aviez déjà réalisé des clips musicaux, mais Plus jamais seul est votre premier long-métrage. Pourquoi avoir choisi d’honorer la mémoire de Daniel Zamudio à travers un film ? Vous auriez pu le faire dans vos chansons…

C’est une très bonne question, mais je vais avoir du mal à y répondre… J’adore le cinéma, et ça fait déjà plusieurs années que j’avais envie d’explorer ce moyen d’expression. Je me sentais un peu frustré face aux limites que peut imposer une chanson, même accompagnée d’une vidéo. Pour moi, le sujet et ses problématiques étaient trop complexes. Les chansons, et la musique en général, forment un vecteur d’émotion très puissant, mais il me semblait que les possibilités multiples qu’offrait le cinéma me permettraient d’aller plus loin dans l’émotion. Et la gravité du sujet nécessitait, à mon avis, d’avoir toute l’attention des spectateurs.

À travers son amour pour le maquillage et les spectacles de drag queen, Pablo témoigne d’une personnalité queer très affirmée. Des adolescents homosexuels se font harceler pour bien moins de ça. Pourquoi avoir choisi de lui construire une identité queer si forte ?

D’une certaine façon, je pense que ça s’est fait naturellement. Les jeunes chiliens ont développé une vraie identité queer qui ne repose sur aucun concept ou théorisation réfléchie. C’est dans leur chair, ça les amuse. Même si beaucoup d’entre eux assument l’aspect politique de la chose ! Je ne voulais pas idéaliser Pablo. Je préférais en faire un personnage légèrement superficiel, mais pas dans le sens péjoratif du terme. Superficiel comme on peut l’être quand on est très jeune et qu’on n’a pas encore beaucoup de vécu derrière soi. Mais pour en revenir à votre question, j’ai une grande admiration pour cette jeunesse qui revendique la dimension queer de sa sexualité et qui s’oppose aux concepts de genre imposés (homme vs femme, hétéro vs gay). Je voulais que le film en dresse un portrait positif.

Plus jamais seul ClapMag Plus jamais seul, d’Álex Anwandter : la passion de l’adolescence

Le Chili et Santiago ne sont jamais nommés. Votre histoire pourrait se passer n’importe où, mais vous l’avez située dans une ville brumeuse, labyrinthique, étouffante. Alors qu’il est malmené pour ce qu’il représente, Pablo, avec son énergie et son sourire, est la seule vraie source de lumière dans cette histoire très noire. Son agression en est d’autant plus forte, comme si les ténèbres avaient finalement le dernier mot. Vous donnez une image très pessimiste de votre pays…

Je voulais que l’histoire se rapproche quelque peu d’une fable. Sans vouloir spoiler la fin, je pense que la dernière scène rappelle que les choses n’ont pas nécessairement à être aussi noires. Daniel Zamudio n’a pas survécu à son agression. Mais le film, lui, à travers ce choix de décontextualiser son espace ou son héros, stipule que nous ne sommes pas condamnés à voir nos enfants mourir seuls, sans protection. Plus jamais seul est davantage porteur d’espoir que la réalité ne peut l’être. La société qu’il dépeint fait véritablement mal au cœur.

Juan, le père de Pablo, est constructeur de mannequins. À ces corps idéaux et artificiels s’oppose celui de Pablo. Même s’il est parfait à sa manière, il n’est jamais considéré comme tel et finit brisé en morceaux sous la violence de la haine. Les conventions de la société ont rarement été aussi cruelles…

Il me tenait à cœur de laisser le public interpréter à sa manière certaines scènes et images du film. C’était une façon pour moi de ne pas faire la morale, de ne pas imposer ma propre vision. Comme je le disais plus tôt, l’idée était plutôt de présenter au monde un problème qui me touche et d’ouvrir la discussion. Le travail de Juan fait justement partie de ces symboles. J’ai entendu beaucoup de choses différentes par rapport à ces mannequins, et je trouve ça passionnant. Mais j’aime beaucoup votre interprétation.

Si les crimes homophobes sont au cœur de votre film, vous en profitez pour dresser un portrait très sombre de votre pays, à travers l’indifférence de la police et une vision alarmiste de votre système de santé…

Je ne dirais pas alarmiste… Mais oui, notre système de santé va droit dans le mur. Ce sera certainement une des plus grosses crises de notre pays dans les années à venir. Et c’est une des inquiétudes qui trouve le plus de résonance auprès du public chilien. Même si le film en donne une vision froide et cruelle, les spectateurs savent qu’elle est juste. Nous nous sommes tous retrouvés dans cette situation désagréable, à essayer de négocier avec un système hyper-privatisé qui cherche littéralement à se faire du pognon sur le dos des malades.

Álex Anwandter ClapMag  Álex Anwandter (au centre) avec ses comédiens Sergio Hernandez (Juan)
et Andrew Bargstead (Pablo) au SANFIC, le festival de cinéma de Santiago. 

Pouvez-vous nous parler de la production de votre film ? Faire financer un premier long métrage résolument queer ne doit pas être une chose aisée, que ce soit au Chili ou ailleurs…

Ça n’a pas été facile, non, mais je ne veux surtout pas me plaindre. Parvenir à réaliser un film, d’autant plus au Chili, est déjà un grand privilège. Mais, pour ne pas éluder votre question, je dirais que l’obstacle principal, quand on essaye de faire un film qui touche à des problématiques LGBTQ, est de faire face à cette pensée tenace que le film n’intéressera que la communauté homosexuelle. On m’a même demandé si je n’avais pas peur de faire un « film gay ». Comme si avoir un personnage principal black aurait fait du film un « film de noirs »… Et je pense que ça témoigne d’une certaine imperméabilité du public mainstream aux histoires, images et parcours qui remettraient en question notre société conservatrice. Tout du moins en Amérique du Sud.

Plus jamais seul a été sélectionné dans de nombreux festivals de par le monde et en est reparti avec plusieurs récompenses. Comment vivez-vous l’intérêt du public pour votre film ? A-t-il eu la même réception chez vous ?

C’est justement une des choses que j’aime le plus avec le cinéma : avoir l’opportunité de rencontrer son public et de pouvoir débattre avec lui. Les séances de question-réponses sont toujours incroyablement enrichissantes. D’un coup, le cinéma passe du simple divertissement à une forme d’expérience collective. Au Chili, le film a déclenché beaucoup d’émotion. Ce que je comprends très bien, c’est une histoire très touchante. Mais au-delà de ça, des spectateurs m’ont dit à de nombreuses reprises qu’ils étaient reconnaissants. Reconnaissants de voir leurs vies, leur quotidien retranscrits sur grand écran, alors que la société a trop souvent tendance à les marginaliser.

Merci à Álex Anwandter d’avoir accepté de répondre à nos questions.
Un grand merci également à Mathilde Cellier et Claire Viroulaud de Ciné-Sud Promotion.

En Une : Álex Anwandter reçoit le Teddy Bear Award à la Berlinale 2017.
Crédit photo : © Corriente Latina

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