La Princesse Éléphant et les frères Weinstein

J’ai été très touchée par le film Wind River, sorti récemment, qui parle entre autre de prédateurs sexuels qui sévissent dans une réserve indienne sur laquelle une grande corporation exploite du pétrole. Le film est de facture classique mais il est à la fois puissant et délicat. Alors que j’étais encore en train de rassembler mes émotions et mes pensées, le nom d’Harvey Weinstein est apparu au générique de fin. En voyant ce nom bondir devant moi, j’ai eu l’impression qu’on perçait la bulle de confiance que je m’étais construite autour du film. Je suis repartie en me disant que c’était sans doute, à un certain niveau, un rappel utile pour la femme que je suis. Ne jamais me sentir totalement en confiance dans une société comme la nôtre où ce sont les hommes qui ont accès le plus facilement aux métiers décisionnaires en termes de création.

Cette anecdote s’est déroulée avant la parution des articles dénonçant les crimes sexuels d’Harvey Weinstein et je n’avais à l’époque pas de raison officielle de m’alarmer. Pourtant cela faisait de nombreuses années que j’associais le nom de Weinstein, celui d’Harvey comme celui de son frère Bob, à des pratiques tyranniques, abusives et perverses, voire criminelles. Notamment parce qu’un épisode de la série Action m’avait beaucoup marquée.

Au cœur de l’Action

Pour résumer rapidement, Action est une sitcom sortie en 1999 sur FOX TV. Faute de succès, Fox a arrêté la diffusion au bout de huit épisodes, sur les treize produits pour la première saison. Classée à l’époque TV-MA, c’est-à-dire réservée à des spectateurs de plus de 17 ans avertis, elle décrit avec une vulgarité assumée le quotidien de Peter Dragon, un producteur de cinéma hollywoodien qui essaye de se refaire après son premier flop, dans une ville où on ne vaut guère plus que son dernier film. Toute la série créée par le défunt Chris Thompson repose sur la personnalité de Peter, un homme détestable en tous points : acariâtre, narcissique, toxique, menteur, manipulateur, lâche, sexiste, raciste, homophobe, etc. Bref, un anti-héros viril et complexe comme on n’en voit trop rarement et dont on-ne-se-lasse-pas.

Dans le pilote de la série, Peter doit assister à l’avant-première de son dernier film Slow Torture. Il a un mauvais pressentiment. En plus on lui apprend qu’il a acheté un scénario écrit par un illustre inconnu, Adam Rafkin, alors qu’il voulait acquérir le projet d’Alan Rifkin, un “autre juif” à la carrière plus illustre. Excédé par la pression, Peter doit prendre des cachets pour tenir le coup et manque de vomir de stress avant la première. C’est là qu’il rencontre Wendy, une prostituée affable et cinéphile interprétée par Illeana Douglas. Il l’embarque par accident (littéralement par accident, le manteau de Wendy reste coincé dans la portière de la limousine de Peter) et, dos au mur, il lui propose 500 dollars pour passer la soirée à ses côtés sous une fausse identité. Wendy accepte. À partir de là, elle va devenir une part importante de la vie de Peter.

Bien sûr le sexe arrive rapidement sur le tapis : “Peter je suis une prostituée, si tu veux que je passe la nuit, je passe la nuit”. Mais c’est surtout son honnêteté que Peter apprécie. Son honnêteté ainsi que son goût et son intuition en matière de cinéma. Car il se trouve que Wendy n’est pas totalement étrangère au milieu. C’est une ancienne enfant star qui jouait dans une série-phare : La Princesse Elephant. Mais la drogue et les caprices, ainsi que sans doute quelques traumas (“J’ai connu Roman Polanski à 13 ans sur le plateau de Chinatown…”) ont eu raison de sa carrière. On a arrêté de l’appeler. Elle s’est reconvertie. Mais alors que Peter doit faire face à l’échec de Slow Torture, c’est Wendy qui repère The Beverly Hills Gun Club d’Adam Rafkin, le fameux film acheté par erreur, qui se révèle être le seul bon script de toute une pile d’acquisitions. Peter lui propose rapidement de devenir chargée de production dans sa société Dragonfire Films. Wendy accepte.

L’amour de l’Art

Elle va alors s’investir totalement pour l’amour de l’art. Il faut dire qu’elle a le sens du sacrifice Wendy, elle est même prête à tenir un ordinateur entre ses cuisses pour motiver le scénariste dans ses réécritures. Tout ça pour que le film voie le jour. La production est évidemment cauchemardesque : menaces de mort, chantage, coups bas, mais également une crise cardiaque, une overdose, une pneumonie, un décès, des cadavres de chèvres, une liposuccion illégale, du trafic de sang et d’urine et beaucoup, beaucoup de manipulation. La liste est non exhaustive. Au dernier épisode de la série intitulé “The Last Ride of the Elephant Princess (“Le Dernier Tour de piste de la Princesse Elephant”), Peter se retrouve sans réalisateur et avec un dépassement d’un million de dollars sur le tournage de The Beverly Hills Gun Club.

Wendy (parce que sincèrement c’est Wendy qui fait tout dans ce bouclard) lui dégote un réalisateur télé qu’il méprise mais qu’il est forcé d’accepter. Et Peter finit par verser le million de sa propre poche. Il est au bord du craquage nerveux. C’est alors qu’on lui assène le coup de grâce. Il apprend qu’Adam Rifkin a vendu par le passé un script très similaire à son propre film, The Bel Air Rifle Gang. Et que les producteurs qui possèdent les droits sont les frères Rothstein, tellement pourris et impitoyables que même Peter les trouve infréquentables. Les frères Rothstein font arrêter le tournage de The Beverly Hills Gun Club et Peter est dos au mur.

Merci pour le glaçage

À l’issue d’une rencontre au restaurant Le Prix, les frères Rothstein expliquent à Peter qu’ils acceptent de lui revendre leurs droits pour un million de dollars. Peter avait prévu le coup : il avait provisionné 500 000 dollars et Wendy, très dévouée comme on l’a vu, s’est proposée d’investir 500 000 dollars de ses économies. Quand Peter s’était étonné qu’elle soit en possession d’autant d’argent, Wendy lui avait répondu de ne pas poser de question car elle ne voulait pas revivre la manière dont elle l’avait gagné. No pain, no gain il paraît…

Mais les frères Rothstein ne s’arrêtent pas là. Caractérisés dans la série comme très gloutons voire voraces, ils exigent “un petit glaçage sur leur gâteau” pour sceller le deal. Il se trouve qu’ils étaient très fans de la série “La Princesse Elephant” quand ils étaient petits, ils connaissent même encore le générique par coeur. Et le glaçage se trouve donc être Wendy, avec qui ils comptent passer la nuit pour finaliser l’accord. Peter refuse au prétexte qu’il n’est pas un maquereau (ce qu’il a par ailleurs lui-même infirmé par ses actes dans les épisodes précédents), mais les frères Rothstein n’envisagent pas qu’on puisse leur refuser quoi que ce soit. Ils ont même fait fabriquer une reproduction adulte du costume de la Princesse Elephant que Wendy portait enfant, spécialement pour l’occasion.

Notre chargée de production junior est décontenancée, les frères Rothstein représentent pour elle un niveau de dégradation qu’elle a du mal à envisager mais, après tout, c’est toujours agréable de savoir qu’on a conservé des fans. “Not fans, fiends” (pas des fans, des démons) lui fait remarquer Peter. Il affirme qu’il ne veut pas qu’elle y aille mais il lui en a parlé quand même, “juste parce que c’est complètement absurde”… Wendy réfléchit et montre à Peter les rushes que le nouveau réalisateur a tournés de The Beverly Hills Gun Club. Contre toute attente, les lumières et les cadres sont magnifiques. On dirait du Kubrick et du Terrence Malick, remarque Peter. Wendy lui explique alors que ce film est la seule bonne chose qui se passe dans leur vie, en tout cas dans la sienne, et qu’elle se sent prête à se sacrifier pour lui. Bien sûr, Peter ne l’en dissuade pas.

Le lendemain soir, Wendy entre dans la résidence des Rothstein par un grand portail gothique flanqué de l’initiale R. Peter la regarde partir, mélancolique. Il passe la nuit sans fermer l’œil, à attendre dans sa limousine. Le lendemain, un taxi arrive devant la grille. Wendy ressort exténuée, son costume déchiré et le corps recouvert d’une substance étrange, de la chantilly séchée peut-être. Elle donne la cession du contrat à Peter et lui annonce sa décision de partir loin, dans une ville moins sale. Peter pense qu’elle plaisante : “ça va elle a du se taper deux gros pour récupérer un contrat et un scénario, c’est pas la fin du monde”. Wendy savait que Peter allait lui répondre ça. Et elle sait qu’il le pense. C’est pour ça qu’elle est décidée à partir. Après lui avoir demandé de la rembourser de son investissement financier si le film est un succès, elle lui donne un dernier baiser et s’en va dans le taxi, laissant Peter seul et abattu.

Son oncle qui conduit la limousine lui conseille de rentrer chez lui, il n’a pas dormi de la nuit. Mais Peter veut aller au bureau, c’est là-bas chez lui. L’épisode s’achève ainsi sur la limousine de Peter, qui reprend sa route comme un vaillant petit soldat à travers les palmiers ensoleillés, au son d’une musique sentimentale, sombre et dramatique. C’est vrai que c’est tellement triste ce qui lui arrive à ce pauvre Peter, tout ce qu’il a dû sacrifier pour faire du cinéma…

Les chiens qui survivent

Des années avant Bojack Horseman, une série tentait déjà un parallèle animalier subliminal avec le microcosme hollywoodien. La chanson du générique de début, “Even a dog can shake hands” de Warren Zevon, est sans équivoque :

Well, he’s trying to survive up on Mulholland Drive

He’s got the phone in the car in his hand

Everybody’s trying to be a friend of mine

Even a dog can shake hands

Eh bien, il essaye de survivre là-haut à Mulholland Drive

Il a un téléphone dans sa voiture et dans sa main

Tout le monde essaye d’être mon ami

Même un chien peut serrer la main

 

Tout au long de la série, Peter Dragon n’hésite pas à virer “celles qui confondent main dans le chemisier et harcèlement sexuel”, est accusé par Salma Hayek de lui avoir demandé de jouer aux marionnettes avec son pénis lors d’un casting quand elle était débutante, est accusé par Sandra Bullock de l’avoir enregistrée à son insu pendant un acte sexuel, etc. Pourtant il est lui-même terrassé par le degré de perversité des frères Rothstein. Comme si, finalement, la compétition se jouait là aussi. C’est Peter le point d’entrée de la série, c’est par son point de vue que l’on suit l’intrigue et, au bout du compte, avec lui que l’on est amenés à être en empathie. Et alors que la Princesse Éléphant, poussée à bout, rend les armes, lui s’en retourne à son bureau, “sa maison”, pour un nouveau tour de piste.

Eh bien je ne vais pas mentir, j’aurais préféré l’inverse.

 

Action. Série américaine créée par Chris Thompson. 13 x 30 minutes. Avec Jay Mohr, Illeana Douglas, Jarrad Paul… Diffusion US : FOX,

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