Docs en série : Fins de séries / The Art of Television

Les documentaires sur les séries se déclinent au-delà des sempiternels making-of à la gloire des succès. Ce mois-ci sur Canal + et cet été sur OCS, deux propositions ambitieuses revisitent les coulisses des séries, chacune avec une approche fraîche.

Entre les deux documentaires Fins de séries et la série en 6 épisodes The Art of Television , très peu de points communs sinon un délaissement du « phénomène » rabâché par les médias grand public pour analyser les affres de la création sérielle à la loupe, comme n’importe quel art digne de ce nom. Fins de séries, nouveau documentaire d’Olivier Joyard, qui s’était déjà penché pour Canal + sur les sériephiles français avec Séries Addicts, est une fine étude de la réaction du public, des créateurs et des équipes face à l’inévitable conclusion. The Art of Television, lui, présente six réalisateurs qui ont à leur crédit des séries parmi les plus prestigieuses (Mad Men, Damages, Six Feet Under, Oz) mais restent tapis dans l’ombre des créateurs/showrunners, mal compris ou mal aimés du grand public.

Tout doit disparaître

Saisir une expérience forcément insaisissable – en tout cas très parcellaire et dense – tout en restant concis et accessible : comment retranscrire l’effet collectif des conclusions de série ? Petits anges partis trop tôt ou supernovas se dissolvant dans le cosmos télévisuel : vivre des fins de série, cela ne peut se résumer à ces larmes de crocodile surjouées par des téléphages anonymes sur YouTube – qui ouvrent d’ailleurs le documentaire avec hésitation. La vérité, il faut la chercher ailleurs. Ce que Fins de séries montre avant tout, c’est la multiplicité de sens d’une œuvre, que l’on soit téléspectateur simplement attentif ou véritable passionné. Une relation qui prend en traître, un parent à l’agonie que l’on accompagne vers la fin, le toit de la chapelle Sixtine à repeindre à la gouache : de Breaking Bad à LOST en passant par Six Feet Under, les larmes sont des deux côtés de l’écran. Vince Gilligan, Damon Lindelof ou encore Alan Ball ont des visions très opposées sur leur approche de la fin, mais elles sont assez complémentaires dans leur franchise et l’accomplissement d’une mission impossible. Les jugements et quolibets d’une série dans la psyché collectif, cela se joue souvent sur sa conclusion et pas avant. Gérer l’après est encore plus difficile : David Chase est toujours en exil, dix ans après la fin des Soprano… et n’apparaît pas parmi les contributeurs du documentaire.

Pour parler de ses multiples fins, Olivier Joyard procède avec prudence, voire pudeur. D’abord, il donne le choix du « fast-forward » à ceux qui ne veulent pas connaître la fin de Dexter ou How I Met Your Mother. Pudeur aussi, lorsqu’il emmène l’actrice Hélène Fillières sur les lieux du tournage du final de Mafiosa, en Corse. Le poids des épisodes se ressent, et le procédé s’avère efficace en diable : si ce patchwork de témoignages agrémentés de Tops 3 nous dit quelque chose, c’est bien que lâcher prise avec une série…. c’est compliqué. Alors que Damon Lindelof explique que le public a « besoin de finalité dans ses finales », l’essayiste Pâcome Thiellement décrit la fin comme « tiraillée entre la résolution [le dernier épisode] et les résolutions [d’une grande partie des thèmes et arches narratives]. Toute tentative de l’amener dans un sens ou un autre sera perçue comme artificielle. » Les quelques maladresses et enchaînements trop rapides ici et là sont contrebalancés par l’honnêteté de la démarche : nombre d’intervenant(e)s nous regardent droit dans les yeux tout au long du documentaire. Si la fin d’une série n’apporte peut-être pas de sens, elle resserre le sens du collectif.

Des artisans discrets

La série est considérée par beaucoup, souvent à juste titre, comme un médium de scénaristes avant tout. Sur des productions à la chaîne, l’efficacité est de mise, et la patte visuelle est souvent interchangeable, selon les idées reçues. C’est ce qui rend d’autant plus épatant ces six portraits consacrés aux réalisateurs américains de séries réalisés par la journaliste Charlotte Blum (habituée d’OCS via Ciné, Séries et Cie ) : Alan Poul (The Newsroom), Jennifer Getzinger (Mad Men), Tim Van Patten (Les Soprano, Boardwalk Empire), Alan Taylor (Game Of Thrones), Rosemary Rodriguez (The Walking Dead), Matthew Penn (Damages). Des collaborateurs hors pair qui n’attendent pas que se soient ouvertes les portes du cinéma (comme Alan Taylor) pour imposer leur patte discrètement sur vos épisodes favoris.

Chaque sujet n’est pas avare d’anecdotes exhaustives sur la réalisation de jalons comme Game Of Thrones ou Mad Men, mais c’est surtout la modestie et la ténacité de chacun des sujets qui reste en tête. Loin d’être des yes men (yes women), leur carrière est toujours hors des sentiers battus : Alan Poul, devenu lieutenant d’Aaron Sorkin sur The Newsroom, a dû attendre une vingtaine d’années avant de passer derrière la caméra, malgré des crédits exhaustifs comme producteur de télé et cinéma (Angela 15 ans, entre autres). Face à un tableau rempli de photos évoquant leur carrière, ils retracent leur propre parcours avec sincérité. Propulsés par un médium par essence collaboratif, les réalisateurs de séries n’hésitent pas à expliquer toute les contraintes du tournage d’un épisode par le menu.

Bienveillant, évitant totalement les voix-off à outrance et agrémenté d’un ou deux regards bien choisis en complément, qu’ils soient monteurs ou créateurs de série, chaque épisode The Art of Television s’affranchit des limites d’un documentaire télé petit budget pour toucher à l’essentiel de ses sujets. Une proposition assez enthousiasmante pour valoir le détour estival.

Fins de séries, diffusion jeudi 15 juin à 22h40 sur Canal +, et en replay sur MyCANAL. The Art of Television, diffusion dès le 6 juillet à 20h40 sur OCS City et à la demande sur OCS Go.

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